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Al-Shaybânî (748-805), un juriste musulman

 

Houssam SBAT 

 

Abû ‘Abd Allâh Muhammad b. al-Hasan al-Shaybânî se situe par sa vie et par son œuvre dans la phase la plus importante de l’histoire du droit islamique. (La deuxième moitié du second siècle de l’hégire, période des grands maîtres et des premiers balbutiements des différentes branches du savoir de la nouvelle religion).

 

Sa vie

 

Il naquit - d’après la majorité des chroniqueurs - en l’an 132/749 ou 750 à Wasit, petite ville irakienne où son père exerçait une fonction militaire dans l’armée omeyyade . Avec l’arrivée des abbassides au pouvoir la famille s’est déplacée à Kufa la capitale culturelle du monde musulman à l’époque.

 

Dans sa nouvelle ville, Muhammad passa une enfance aisée et tranquille ; il eut l’opportunité, comme la plupart des jeunes garçons appartenant à des familles nobles de la société à cette époque, d’apprendre le Coran et la grammaire arabe dans les écoles coraniques ou chez des maîtres particuliers.

 

Son père s’intéressait à l’éducation de son fils ; il avait l’habitude de l’accompagner chez les maîtres, d’observer de très près son évolution et de lui choisir les maîtres les plus compétents.

 

Après sa mort, al-Shaybânî se servit de sa fortune pour voyager, chercher et fréquenter les grands savants, comme par exemple Abâ Hanîfa (m 150/767) le grand juriste de Kufa , al-Awzâ‘ î (m 157/774) de Syrie et Mâlik de Médine.

 

C’est lui-même qui dit : "J’ai hérité de mon père trente mille dirhams ; j’ai dépensé quinze mille pour la grammaire et la poésie et quinze mille pour le hadîth et le fiqh".

 

Il semble que la personne qui l’a influencé le plus fut Abû Hanîfa , al-Shaybânî devint un des ses meilleurs élèves et entretint avec lui une relation intime. Pendant quatre ans, il s’attacha à lui à tel point qu’il fut reconnu publiquement comme un de ses compagnons les plus proches. Après la disparition de ce dernier en 150/767, son élève Zufar Ibn al-Hudhayl lui succéda jusqu’à sa mort en 158/775. Al-Shaybânî préféra poursuivre ses études chez Abû Yûsuf, un des grands compagnons d’Abû Hanîfa. Il le côtoya plusieurs années, et il continua avec lui l’étude de la jurisprudence d’Abû Hanîfa ainsi que les propres opinions d’Abû Yûsuf. En même temps, il assista aux cours d’autres maîtres dans de nombreuses matières, surtout celles de la langue et de la poésie arabes.

 

Vers l’an 170/787 al-Saybani atteignit l’age de maturité et à cette date débuta la phase de sa célébrité à l’échelle du monde musulman. Des savants et des chercheurs venant de très loin affluèrent à sa porte pour entendre les hadîths ou pour étudier le fiqh. Parmi eux on peut noter Asad b. al-Furât (m 213/828), savant nord-africain qui, après son passage à Médine en 172/788 pour apprendre le hadîth et le fiqh de Mâlik, se dirigea vers l’Irak où il profita de l’enseignement d’al-Shaybânî

 

Devenu cadi de Raqqa, al-Shaybânî continua néanmoins sa vie scientifique normalement. Il semble que la petite dimension de cette ville ait minimisé le nombre de procès et, par conséquent, le temps consacré aux sentences. Notre juriste y enseigna et rédigea les Raqqiyyât (ouvrage juridique dont le titre est inspiré d’al-Raqqa).

 

En 187/803, al-Shaybânî fut limogé de son poste à la suite d’une Fatwâ qui déplut à al-Rashîd. Il rentra à Bagdad où Zubayda, l’illustre épouse du Calife s’interposa rapidement et réussit à réconcilier les deux hommes.

 

Peu après, al-Shaybânî accéda au poste de Grand Cadi mais il n’eut pas le temps de jouir de cette fonction éminente ni de marquer la juridiction islamique de ses traces car il mourut en 189/805 près d’al-Rayy, en accompagnant al-Rashîd dans un voyage au Khurasân. Durant le même voyage, l’illustre grammairien al-Kisâ’î perdit la vie.

 

Ses œuvres

 

L’héritage scientifique que nous a légué al-Shaybânî est immense ; on pourrait même dire qu’aucun savant de son siècle (le IIe siècle de l’Hégire / VIIIe) n’eut la chance de rédiger fusse la moitié des pages qu’il a composées. Ce compagnon d’Abû Hanîfa était passionné par l’écriture et il réussit à coucher sur papier le fiqh de ses maîtres au point que ses ouvrages devinrent les documents de base de la jurisprudence hanafite.

Mais les livres d’al-Shaybânî n’ont pas tous le même degré de fiabilité ou d’authenticité chez les juristes hanafites. Ces derniers ont classé les ouvrages attribués à al-Shaybânî en plusieurs catégories :

 

Les livres très authentiques : Kutub zâhir al-riwâya ou Mashhûr al-riwâya

Les livres principaux : Kutub al-usûl

Les livres peu authentiques : Kutub ghayr zâhir al-riwâya ou Ba‘d al-riwâya

 

Le terme : zâhir al-riwâya était utilisé pour désigner tout ouvrage rapporté de la part d’al-Shaybânî par les élèves qui le côtoyèrent, furent digne de sa confiance et eurent la capacité scientifique d’une parfaite transmission. Dans cette liste figurent : al-Djâmi’ al-kabîr, al-Djâmi’ al-saghîr, al-Siyar al-kabîr, al-Siyar al-saghîr, al-Ziyâdat et al-Mabsût.

Le terme : Kutub al-usul désigne une grande partie des ouvrages reconnus comme zâhir al-riwâya et était utilisé pour les livres juridiques qui devinrent la référence principale de la doctrine hanafite.

 

Les Kutub ghayr zâhir al-riwâya sont les livres transmis par un des élèves d’al-Shaybânî dans des conditions qui mettent en doute l’authenticité de leur contenucomme les Raqqiyât et les Djurdjâniyât.

 

On remarque encore des ouvrages qui n’ont pas une place fixe dans ce classement comme par exemple le Kitâb al-Athâr qui appartient pour quelques savants à la catégorie zâhir al-riwâya. C’est par exemple le cas également du Kitâb al-Hujja ‘alâ ahl al-Madîna et du Kitâb al-Muwatta’ .

 

Cette classification est purement hanafite. Les chercheurs occidentaux ont un autre point de vue. Pour E. Chaumont, le doute sur l’authenticité du contenu s’applique à l’ensemble de l’œuvre d’al-Shaybânî. Il écrit ainsi : "A l’époque, il est certain que la notion même de " livre " ayant un auteur unique et déterminé n’existait pas dans les milieux lettrés : tel disciple recueillait les enseignements de tel autre savant qu’éventuellement il consignait en les enrichissant ou en les commentant ; lequel recueil passait alors entre les mains d’un disciple du disciple qui lui-même les commentait et ainsi de suite jusqu’à ce qu’une somme finisse par exister, attribuée à une autorité ancienne ".

 

Pour avoir une approche sur l’œuvre attribué à al-Shaybânî nous avons choisi d’en présenter brièvement les livres les plus connus. D’abord nous parlerons d’al-Djâmi’ al-kabîr pour son importance dans le domaine juridique. Puis nous évoquerons le Kitab al-Athâr qui comprend les traditions prophétiques adoptées par les hanafites dans leur raisonnement juridique. Dans un autre article nous espérons pouvoir étudier al-Siyar al-kabîr, notre choix est tombé sur cet ouvrage à cause de son originalité dans le domaine du droit international public.

 

1-Al-Djâmi’ al-kabîr

 

Le livre Al-Djâmi‘ al-Kabîr constitue un des livres juridiques les plus importants de l’œuvre d’al-Shaybânî. Sa qualification de : Kabîr (en arabe : grand) sert à le distinguer d’un ouvrage précédent qui est le Djâmi‘ al-Saghîr (le petit).

 

Les biographes hanafites écrivent que le Djâmi‘ al-kabîr fut rédigé deux fois par al-Shaybânî. Après la première rédaction, il dicta le livre à ses élèves, puis le révisa et le leur dicta à nouveau. Mais nous n’avons réussi ni à confirmer ni à infirmer ces données – en raison de la rareté des exemplaires encore conservés de ce livre.

Dans celui sur lequel nous avons travaillé, nous avons remarqué que l’auteur a indiqué à plusieurs reprises qu’il avait changé d’avis sur telle ou telle question ; mais le changement signalé est très limité et ne sert donc pas d’argument pour affirmer la double rédaction du livre.

 

a. But et destination du livre

 

Le Djâmi‘ al-kabîr ne comprend aucune introduction ou préface qui expliquerait les motifs de sa rédaction ou mentionnerait le public visé par l’auteur. Nous n’avons même pas trouvé – tout au long du livre- de phrase qui aborde ces deux sujets.

Mais étant donné la difficulté des thèmes étudiés et la méthode de leur exposition, nous pouvons conclure que ce livre fut rédigé pour l’élite des fuqahâ’ afin qu’ils constatent les différences minimes pouvant exister entre deux affaires apparemment semblables et s’entraînent, en plus, à résoudre les cas rares et difficiles.

 

b. Le contenu du livre

 

Dans sa forme imprimée, le Djâmi‘ al-kabîr se compose de 370 pages (dimension 17 x 24 cm). Il commence directement par l’exposition de sujets juridiques. Le premier chapitre porte sur des sujets liés à la prière (ex : les tenues que doivent porter l’homme et la femme lors d’une prière collective) tandis que le dernier aborde les problèmes liés à la mort du fœtus à la suite d’un coup sur le ventre de sa mère.

 

En ce qui concerne la présentation du livre, Al-Djâmi‘ al-kabîr se compose de 307 bâb-s – chapitres. Les 7 premiers ne sont pas classés tandis que les 300 autres le sont -suivant le sujet- dans 22 Kitâb-s (livres) : Kitâb al-Zakât ; Kitâb al-Aymân ; Kitâb al-Nikâh …

 

La présentation des " livres " suivant leurs sujets est loin d’être identique à celui adopté dans les œuvres classiques de la jurisprudence islamique, de même, les thèmes étudiés dans le Djâmi‘ al-kabîr n’englobent pas ceux abordés dans les ouvrages classiques.

 

Quant au classement des " livres ", nous n’avons constaté aucune méthode apparente. Le " livre " d’al-Manâsik est très éloigné de celui d’al-Zakât malgré leur appartenance au fiqh al-‘Ibadât ; ainsi le " livre " du mariage et celui du divorce sont séparés par trois livres portant sur les procès, la confession et le témoignage.

 

Dans des cas rares, on remarque la présence de sujets qui n’ont aucun lien direct avec le titre du " chapitre " ou du " livre " mais l’auteur s’est servi d’eux pour signaler une similitude ou une différence entre plusieurs cas, comme par exemple à la page 92, où l’on observe un verdict concernant le commerce introduit dans le " livre " du mariage.

 

Al-Ashbâh wa al-Nazâ’ir

 

Les cas exposés dans le Djâmi‘ al-kabîr sont en général insolites, difficiles et irréalistes. Ce genre de sujets est connu chez les Hanafites sous le nom d’al-Fiqh al-Taqdîri (le fiqh estimatif). Ils supposent les problèmes puis ils essayent de trouver les solutions.

 

Pour eux, le fiqh estimatif est une méthode d’apprentissage. Il sert à entraîner les fuqahâ’ au raisonnement juridique très élevé et à les aider à observer avec précision une différence minime entre deux cas semblables. Ils appellent ces cas al-Ashbâh wa al-Nazâ’ir (les similaires et les pareils). Il semble être le premier juriste musulman à remarquer l’importance de cette matière pour le développement de la pensée juridique.

 

Nous n’avons pas réussi à mettre la main sur des indices qui pourraient nous éclaircir sur ce point-là : Par qui l’auteur fut-il influencé en fixant sa pensée sur al-Ashbâh wa al-Nazâ’ir ?

 

Quelle que soit la réponse, il est clair qu’al-Shaybânî - en travaillant sur ce domaine - a réussi à ouvrir les portes sur deux nouvelles branches de la jurisprudence islamique :

al-qawâ‘id al-fiqhiyya : règles juridiques qui résultent du regroupement des ashbâh (pareils) et al-furûq : différences qui résultent de la distinction de cas apparemment parallèles (al-ashbâh wa al-nazâ’ir).

 

Pour se faire une idée concrète sur les ashbah wa al-Nazâ’ir nous avons choisi l’exemple suivant, tiré de la page 54 du Djâmi’ al-kabîr :

" Un homme a juré de ne pas entrer dans telle maison. Par la suite cette maison se transforme en désert et il y entre. Dans ce cas il se parjure. Mais s’il a juré de n’entrer dans aucune maison puis qu’il entre dans ce désert –qui fut une maison- il ne se parjure pas ".

 

Nous remarquons que les verdicts dans les deux cas sont contradictoires, pour la seule raison que, dans le premier serment il a indiqué la maison [telle], tandis que dans le deuxième, il a englobé par son expression toute sorte de maisons [aucune].Ce genre de comparaison fut utilisé par al-Shaybânî tout au long de son livre dans des sujets liés étroitement à la pensée juridique islamique : la prière, le jeûne, la zakât, les serments, le mariage, le divorce, les sociétés, le commerce, le compromis, etc… Mais les quatre piliers sur lesquels il s’est basé dans ses exemples sont le mariage, le divorce, le commerce et les esclaves.

 

Les règles juridiques

 

Au temps d’al-Shaybânî le fait de regrouper plusieurs cas semblables ou des règles n’était pas encore connu.

 

Aucun juriste n’avait essayé de rédiger un ouvrage concernant le domaine des règles juridiques. Mais en examinant le Djâmi‘ al-kabîr nous avons observé plusieurs expressions qui peuvent être considérées comme des " règles juridiques " et qui ont été adoptées par des fuqahâ’ tardifs.

 

Un juriste damascène du XIXe siècle, le Cheikh Mahmûd al-Hamzâwî est parvenu à rassembler les règles juridiques dispensées dans le Djâmi‘ al-kabîr dans un petit recueil intitulé : Al-nûr al-lâmi‘ fî ’usûl al-Djâmi‘.

 

Les différences (al-Furûq)

 

Une autre matière développée par al-Shaybânî est l’art de discerner les différences. Dans le Djâmi‘ al-kabîr, l’auteur montre -avec une intelligence remarquable- les différences minimes qui peuvent exister entre des cas qui semblent à première vue identiques.

 

A la page 28, on peut lire ceci :

Si un homme dit que son épouse sera séparée par le divorce s’il se marie avec les femmes, elle le sera s’il se marie avec une seule femme. Mais si ce même homme dit que son épouse sera séparée par le divorce s’il se marie avec des femmes, elle ne le sera que s’il se marie avec trois femmes ".

 

La différence entre les deux cas réside dans celle-là même qui subsiste entre la valeur du nom commun/collectif et celle du pluriel.

 

Avec le temps, les furûq devinrent une branche importante de la jurisprudence musulmane. Plusieurs ouvrages leur furent consacrés comme par exemple le célèbre Kitâb al-furûq d’al-Qarafî al-Malikî (m 682/1285).

 

La pensée juridique

 

Une autre caractéristique du Djâmi‘ al-kabîr réside dans son insistance sur l’aspect judiciaire. Le traitement des problèmes exposés prend toujours compte des conditions de cet aspect. Ainsi plusieurs chapitres et livres sont complètement réservés aux sujets liés directement à la fonction de juge.

 

C’est en raison de cette pensée, sans doute, que la jurisprudence hanafite a survécu jusqu’à nos jours. Mais la question qui mérite beaucoup de travail est la suivante : Est-ce à cause de cette pensée que les califes abbassides ont choisi les cadis parmi les Hanafites ou bien est-ce en exerçant les fonctions judiciaires que les Hanafites ont développé leur pensée juridique ?

 

Dans les verdicts qu’il a prononcés, al-Shaybânî a discerné les critères religieux des critères juridiques. C’est pourquoi on peut constater qu’il prononce parfois deux verdicts pour un seul cas comme l’attestent les pages 32 et 33 :

Un homme jure que s’il prend son déjeuner aujourd’hui son esclave sera libre. Judiciairement, son esclave devient libre après n’importe quel déjeuner pris ce jour-là. Mais religieusement l’affranchissement dépend de l’intention de l’homme en ce qui concerne l’heure et le lieu de son déjeuner ".

 

Le verdict juridique est basé sur des attendus concrets, tandis que le jugement religieux est fortement lié au dessein de l’homme.

 

Les esclaves

 

L’abondance des cas liés aux esclaves est une caractéristique importante du fiqh d’al-Shaybânî. On rapporte qu’il dit à l’article de la mort : " Les problèmes du mukâtib m’ont détourné de me préparer pour ce jour-là ".

 

Nous pensons qu’en étudiant les cas traitant des esclaves dans les livres d’al-Shaybânî on pourrait aboutir à une vision très riche sur leur statut en Irak au IIe siècle de l’hégire. Notons dans ce contexte qu’on a remarqué dans les verdicts prononcés par al-Shaybânî un souci d’affranchir le plus grand nombre possible d’esclaves, soit en encourageant les fidèles à les libérer, soit en facilitant les conditions de la mukâtaba.

 

Le calcul

 

Le Djâmi‘ al-kabîr est caractérisé également par l’abondance du calcul arithmétique. Plusieurs thèmes dans le livre sont basés sur l’arithmétique.

 

Les juristes hanafites ont remarqué très tôt l’importance de cette matière pour la formation des fuqahâ’. Pour eux, un savant ne pourrait être considéré faqîh s’il ne maîtrise pas l’arithmétique.

 

Les commentaires du Djâmi‘ al-kabîr

 

Durant les quatre siècles qui ont suivi l’apparition du livre, celui-ci a connu une popularité considérable. Les Hanafites se penchèrent avec admiration sur l’étude de cet ouvrage. Ils ont même annoncé qu’un étudiant en fiqh (mutafaqqih) ne pouvait devenir faqîh que s’il maîtrisait bien le contenu de ses divers chapitres surtout celui qui porte sur les serments (Kitâb al-aymân).

 

Mais la difficulté du livre et l’équivoque de son contenu ont requis l’apparition de nombreux travaux complémentaires. Tout d’abord apparurent les commentaires que l’auteur du Kasf al-Zunun a cités puis la versification et les résumés de l’essentiel (Matn) avec leurs explications (Sharh).

 

En ce qui concerne les commentaires, on peut affirmer avec certitude que tous les grands noms hanafites du IIIe jusqu’au VIIe siècles ont rédigé un commentaire du Djâmi‘ al-kabîr :

 

Al-Tahâwî (m 321/933)

Al-Karkhî (m 340/951)

Al-Djassâs al-Râzî (m 370/981)

Al-Isbahânî (m 480/1087)

Al-Bazdâwî (m 482/1089)

Al-Sharakhsî (m ~ 483/1090)

 

Cependant, avec l’apparition du Kitâb al-hidâya d’al-Mardjinânî (m 583/1197), le Djâmi‘ al-kabîr entama son déclin. Le nombre de travaux et d’essais sur cet ouvrage diminua avec le temps et durant les huit siècles qui ont suivi la diffusion du Hidâya, nous n’avons réussi à en dénombrer que quelques uns.

 

L’ Âthâr

 

Le Kitâb al-Âthâr d’al-Shaybânî est un des livres qu’on lui attribue mais il n’est pas classé dans la catégorie d’ouvrages dite " Zâhir al-Riwâya " pour des raisons qui ne sont pas claires.

 

Plusieurs savants hanafites affirment que l’auteur de ce livre est Abû Hanîfa lui-même et que le rôle d’al-Shaybânî se limita à la transmission de son contenu. Ils assimilent ce livre au Kitâb al-Muwatta’ de Mâlik b. Anas en émettant l’idée selon laquelle les deux ouvrages furent rédigés par ces deux imams -chacun pour défendre sa doctrine- et que les élèves ont recopié puis diffusé les travaux de leurs maîtres.

 

Ce serait pour cette raison que nous seraient parvenus plusieurs versions de l’ Âthâr et plusieurs autres du Muwatta’ .

 

Cette hypothèse avancée par les Hanafites s’inscrit dans leur dessein d’attribuer à Abû Hanîfa la primauté dans toutes les branches des connaissances islamiques. Pour eux, c’est lui qui a rédigé les premiers ouvrages en  fiqh, usûl, hadîth, tawhîd et autres.

 

Dans ce contexte, ils citent parmi les livres attribués à Abû Hanîfa le Kitâb al-Âthâr et ils insistent sur le fait qu’Abû Hanîfa avait diffusé son ouvrage en hadîth bien avant que Mâlik n’ait rédigé son Muwatta’ .

 

Selon eux, tous les ouvrages intitulés al-Âthâr et attribués aux élèves d’Abû Hanîfa sont en réalité  des versions du livre original rédigé par ce dernier. Ils justifient leur point de vue en s’appuyant sur l’unicité du titre et sur l’importance du contenu commun qui existe entre ces multiples travaux et le Kitâb al-Âthâr.

 

Quant aux différences qui existent entre les divers Âthâr ils les ont justifiées en prétendant que ce fut Abû Hanîfa lui-même qui a effectué plusieurs modifications dans son livre. Ainsi ils ont conclu que la diversité entre les différentes versions du Kitâb al-Âthâr répond naturellement à ces modifications, étant donné que cette manière de rédiger était très répandue à l’époque.

 

Mais en examinant le Kitâb al-âthâr d’al-Shaybânî on se trouve dans l’obligation de contredire l’avis qui attribue ce livre à Abû Hanîfa. Il est vrai que le nom d’Abû Hanîfa figure dans la majorité des chaînes de transmission mais il est clair que la transmission des hadiths ne signifie dans aucun cas que le transmetteur est en train de réciter un livre déjà rédigé.

 

En outre, l’empreinte d’al-Shaybânî dans le Kitâb al-âthâr est nettement visible :

 

Il a commenté la totalité des hadiths cités dans le livre en faisant suivre chaque sujet évoqué -par un ou plusieurs hadiths- par l’expression : " Muhammad a dit " (Qâla Muhammad).

Il a exposé plusieurs dizaines des hadîths par des chaînes différentes de celles transmises par Abû Hanîfa.

 

Il a contredit l’avis de son maître et même celui d’al-Nakha‘î dans de nombreux cas en se défendant par des âthâr attribués à d’autres savants irakiens ou médinois ou par son propre raisonnement logique.

 

On remarque enfin dans les commentaires d’al-Shaybânî les traces de sa méthodologie juridique et son souci de précision dont nous avons parlé auparavant.

 

S’il était vrai qu’Abû Hanîfa ait rédigé un ouvrage de hadith intitulé al-Âthâr, il est fort probable ou presque certain qu’al-Shaybânî se serait servi du travail de son maître pour en tirer un autre qui lui serait propre mais aussi plus avancé et plus adapté aux besoins de son temps.

 

La nature du livre

 

Etant donné son contenu, son classement juridique et la méthodologie adoptée par son auteur, nous pouvons conclure que le Kitâb al-âthâr d’al-Shaybânî appartient à la branche des sciences islamiques dite : " Ahâdîth al-Ahkâm " (Les hadiths des prescriptions juridiques).

 

Dans cette branche, les savants cherchent seulement les hadiths et les âthâr qui touchent un sujet juridique et essayent de les présenter regroupés suivant le classement adopté dans les ouvrages de fiqh.

 

Plusieurs travaux ont été faits dans ce domaine comme par exemple : Nayl al-Awthâr d’al-Shawkânî (m 1250/1834).

 

Le but et les destinataires du livre

 

a. Le but du livre

 

L’objectif principal d’al-Shaybânî dans son Äthâr fut d’exposer des hadiths et des âthâr qui renforcent la doctrine irakienne en général et celle des Hanafites en premier lieu.

Afin de parvenir à son but, il a classé son livre selon les sujets juridiques puis cité sous chaque titre mentionné un ou plusieurs hadiths qui servent d’arguments pour ses choix juridiques, de sorte que le hadit paraît mis au service du fiqh.

 

Le deuxième objectif visé par al-Shaybânî fut de démontrer aux juristes de l’époque -surtout ceux connus comme étant des partisans du hadith, les  Ahl al-hadîth  - que le fiqh hanafite est basé sur les hadiths du Prophète et sur les atar des Compagnons et des tâbi‘ûn .

 

Al-Shaybânî a voulu démontrer ce fondement car les Ahl al-hadîth ont fortement critiqué les Hanafites en les accusant d’avoir donné la priorité au raisonnement rationnel dans leur pensée juridique.

 

b. Les destinataires du livre

 

Contrairement au Kitâb al-djâmi‘ al-kabîr qui fut rédigé pour l’élite des fuqahâ’, le Kitâb al-âthâr semble avoir été rédigé afin d’être à la portée de tous.

Les expressions sont simples et les questions évoquées largement connues ; de plus, nous avons remarqué qu’al-Shaybânî a eu, dans son livre, le souci d’approcher le sens ou de définir tous les mots difficiles quelles que soient leurs origines.

 

L’importance du livre

 

Le Kitâb al-âthâr d’al-Saybani est un des premiers livres rédigés en islam dans le domaine de la tradition prophétique. Son antériorité ajoutée à la parfaite harmonie qu’on y constate entre le hadith et le fiqh lui confèrent une grande importance.

 

Concernant le hadith, ce livre constitue une source principale pour connaître les âthâr qui régnaient à Kufa au IIe siècle de l’hégire. Il sert aussi à poursuivre de près l’apport des premiers Hanafites à la science du hadith et leur attachement à la tradition.

 

D’un autre côté le livre comprend les principaux éléments de la méthodologie du hadith de l’époque. En analysant les méthodes et le vocabulaire utilisés par l’auteur lorsqu’il expose les différentes atar et chaînes de transmission, nous pouvons aboutir à des données importantes concernant le développement de la science du hadith et surtout la naissance du Mustalah al-hadîth.

 

Dans le domaine du fiqh, le Kitâb al-âthâr nous fournit des renseignements très utiles pour étudier le fiqh koufite durant les deux premiers siècles. Dans ce contexte il a conservé beaucoup des appréciations de plusieurs juristes de Kufa ainsi que leurs méthodes de raisonnement.

 

Il nous indique également l’attachement des Hanafites aux enseignements d’Ibrâhîm al- al-Nakha‘î (50/670-96/717), et le rôle de ce dernier dans l’élaboration de la pensée juridique et " hadithique " d’Abû Hanîfa, ceci malgré l’intervalle de temps qui sépare les deux (étant donné que la majorité des atar exposés dans le livre sont signés Abû Hanîfaà Hammâd b. Abi Sulayman (m 120/737)à Nakha‘î).

 

Le livre constitue aussi un outil original pour connaître la pensée juridique au temps d’al-Shaybânî : les méthodes utilisées, la terminologie et la technique du raisonnement et de l’argumentation.

 

D’autre part, le Kitâb al-Âthâr comprend des renseignements très divers sur la vie sociale en Irak à l’époque de sa rédaction. Plusieurs données sur le statut des femmes et des esclaves sont sous-entendues et peuvent être exploitées si le lecteur est attentif et lit entre les lignes.

 

Les éditions du livre

 

Etant donné l’importance du livre pour la jurisprudence hanafite -surtout dans le domaine de la déduction et de l’argumentation basée sur la tradition- les juristes hanafites en Inde se sont hâtés d’imprimer et de diffuser cet ouvrage. La première édition est parue en 1883 à Lucknow, elle fut commentée par le célèbre ‘Abd al-Hayy al-Laknâwî.

 

Puis les éditions se sont suivies, d’abord à Lucknow puis à Lahore en 1910. Vers l’an 1385/1966 Abû l-Wafâ al-Afghânî - dans le cadre de ses travaux consacrés à la publication et à la diffusion des premiers ouvrages hanafites - s’est donné pour tâche de réimprimer le Kitâb al-âthâr d’al-Shaybânî en lui ajoutant les commentaires nécessaires. Il se servit de quatre exemplaires  qu’il a comparés et dont il a corrigé le contenu en s’appuyant sur le Djâmi‘ al-masânid de Muhammad b. Mahmûd al-Khuwarizmî (m 655/1257) qui rassemble entre outre le Kitâb al-âthâr d’al-Shaybânî.

 

Avec une excellente introduction de 139 pages, cette édition, fut marquée par les nombreux commentaires faits par al-Afghânî et qui ont multiplié le contenu du texte par plus de sept fois.

 

Nous pensons -vu la richesse des analyses juridiques et " hadithique "- que cette édition avait toutes les chances de devenir un ouvrage principal de référence dans la jurisprudence hanafite. Mais la mort d’Abû al-Wafâ a mis fin à ses travaux qui étaient arrivés au hadith numéro 269, c’est-à-dire qu’il avait d’ores et déjà commenté le quart du livre.

 

Pour comprendre l’importance donnée par Abû al-Wafâ et les savants hanafites de son temps à l’édition et à la diffusion du Kitâb al-âthâr, nous devons nous rappeler qu’un grand conflit se déroulait à cette époque entre les Hanafites –qui comprennent la majorité des musulmans sunnites de l’Inde et du Pakistan- et les Ahl al-hadîth, les adeptes de la tradition prophétique qui sont apparus en Inde au XIIIe s.h/fin XIXe s.

 

Ces derniers prétendent professer la même doctrine que les anciens ashâb al-hadîth ou ahl al-hadîth. Ils ne se considèrent pas comme tenus au taqlîd ou obédience envers l’un des quatre imams des écoles de fiqh reconnues. Pour eux, le Coran et la Tradition authentique constituent les seules règles valables pour le musulman digne de ce nom.

 

Les Hanafites ont répliqué en démontrant que leur doctrine est basée –elle aussi- sur le Coran et le hadith et que les premiers savants hanafites étaient à la fois des juristes et des muhaddithun reconnus.

Dans ce contexte, le Kitâb al-âthâr sera sans doute un argument d’une extrême importance.

 

En 1986, la " direction du Coran et des sciences islamiques ", établie au Pakistan, a publié une nouvelle édition de l’ Âthâr.

 

Les 916 hadiths et âthâr du livre furent tous numérotés et classés d’une manière très organisée suivant les méthodes modernes de ponctuation. L’éditeur a évité tout commentaire ou note, le livre ne comprend aucune observation étrangère, mais il contient en annexe l’ouvrage d’Ibn Hadjar al-‘Asqalânî (m 852/1449) intitulé Al-îthâr bi ma’rifat ruwât al-âthâr, qui est un petit recueil portant sur les hommes mentionnés dans les isnads du Kitâb al-âthâr.

Cette édition de 210 pages plus l’annexe de 41 pages fut réimprimée en 1987 et en 1991 ce qui confirme l’importance accordée à ce livre ; de plus il est intégré dans le programme officiel des écoles arabes pakistanaises.

 

Le contenu général du livre

 

Le livre expose des hadiths et des âthâr qui abordent les questions de la pratique religieuse : le culte, l’état civil, le droit civil, … et d’autres sujets qui constituent dans leur ensemble, le champ d’étude abordé au sein de la jurisprudence islamique en général.

 

Cependant les chaînes de transmission sont presque limitées aux transmetteurs kufites. Les noms d’Abû Hanîfa à Hammâd à al-Nakha‘î figurent dans 80% des âthâr exposés. De plus les avis de ces juristes, surtout al-Nakha’î et Abû Hanîfa, n’ont pas été comparés avec ceux des autres savants kuféens ou médinois, contrairement à ce qu’al-Shaybânî a fait dans sa version du Muwatta’ de Mâlik où il veilla attentivement à indiquer après chaque avis médinois l’avis kuféen qui lui correspond.

 

Dès lors, nous insistons sur les points précédents pour confirmer la nature doctrinale du Kitâb al-âthâr et sa différenciation des autres recueils de hadiths comme celui d’al-Bukhârî(m 256/870) ou de Muslim(m 261/875) qui ont connu une réputation beaucoup plus large.

 

Néanmoins, al-Saybani a fait un effort remarquable pour démontrer qu’il n’est pas bloqué dans les limites doctrinales. Il a gardé une certaine distance avec le fiqh kufite en proposant une originalité de pensée et une variété des sources. Et c’est en raison de ces deux spécificités qu’il se distingua dans l’école juridique kufite.

 

Abû al-Wafâ al-Afghânî a écrit dans son introduction au Kitâb al-âthâr que les sujets étudiés dans ce livre attribué à al-Shaybânî se limitent à des thèmes controversés. Selon lui l’auteur a évoqué uniquement les sujets sur lesquels les juristes n’étaient pas d’accord.

 

Mais nous croyons que cette remarque ne s’applique pas à la totalité du livre. Il est vrai -voire normal- que l’auteur traite de sujets problématiques dans ses travaux mais dans le cas de l’Âthâr, nous n’avons pas d’indices suffisants pour affirmer que le souci de l’auteur fut concentré sur ces problèmes.

 

En étudiant le contenu du livre et la manière dont il est exposé, nous nous sommes rendus compte qu’al-Shaybânî a fait preuve de beaucoup de sollicitude pour la tradition et pour son rôle dans le raisonnement juridique.

 

Il cite la tradition (hadith ou athar) puis il indique l’avis juridique ; tout au long du livre il a utilisé cette même façon d’exposition : tradition puis avis juridique ; c’est comme s’il faisait allusion à la suprématie du hadith sur le fiqh.

 

Même dans les cas où il décide de différer le contenu d’un athar il se défend en s’appuyant sur un autre plus authentique - d’après lui - et plus proche de la tradition du Prophète.

 

Les autres domaines que le livre aborde

 

Le Kitab al-âthâr comprend -outre la transmission des traditions juridiques- un bouquet des connaissances dispersées dans les commentaires d’al-Shaybânî. Il semble qu’il ait travaillé librement et qu’il ait réussi à échapper aux contraintes qui poussent l’auteur à suivre un seul fil conducteur dans l’ensemble de ses travaux. Nous avons remarqué qu’al-Shaybânî réagit au contenu des atar mentionnés et essaye d’intervenir lorsqu’il en voit la nécessité -quel que soit le domaine de cette intervention.

 

Dans ce contexte on tombe sur plusieurs notions et avis portant sur l’interprétation du Coran, les règles juridiques, le garib, les fondements du droit, etc…

 

 

a. L’exégèse

 

Al-Shaybânî a évoqué dans son livre plusieurs âthâr qui touchent des questions liées directement à l’interprétation coranique. Il a parlé de l’abrogation al-naskh, et a cité plusieurs avis concernant le sens voulu par les versets ainsi que des notions portant sur la lecture coranique.

 

b. Les règles juridiques

 

Le grand nombre des règles juridiques que comprend le Kitâb al-âthâr est frappant dans la mesure où cette branche du savoir n’en était qu’à ses débuts à l’époque d’al-Shaybânî. Nous avons réussi à distinguer une dizaine d’expressions qui peuvent être inscrites dans ce cadre.

 

Si l’abondance de telles règles dans un ouvrage juridique est une chose normale, leur présence dans un livre de tradition comme l’est le Kitâb al-âthâr constitue un signe de plus de la prédominance de la pensée juridique dans l’ensemble de l’œuvre d’al-Shaybânî. Mais il faut noter que ce dernier en citant ces phrases n’a jamais indiqué qu’il s’agissait de règles juridiques.

Parmi les règles citées par al-Shaybânî figurent les suivantes :

- L’obligation de la dot repousse le châtiment tandis que l’application du châtiment annule la dot.

- Le pédéraste est égal au fornicateur.

- Si un coupable mérite deux châtiments et que l’un d’eux est mortel, il faut infliger le mortel.

 

c. La langue

 

A l’instar d’autres ouvrages attribués à al-Shaybânî, le Kitâb al-âthâr se manifeste comme une référence linguistique riche par son vocabulaire et son style d’arabe pur. Par ailleurs, ce livre -à la différence du Djâmi‘ al-kabîr- est marqué par la présence d’un nombre considérable de définitions et d’explications d’ordre linguistique.

 

Dans plusieurs atar l’auteur s’avère attentif à faciliter et à expliquer les mots et les termes qui lui semblent rares ou difficiles. Dans ce contexte, nous avons constaté qu’al-Shaybânâ a abordé profondément le domaine du Gharîb.

 

Après chaque mot ou expression rares ou peu utilisés il expose sa propre explication qui est parfois précédée par la phrase : "wa tafsîr dhâlika" (l’interprétation de cela), ou par le mot : "ya’nî dhâlika" (cela signifie). Ces explications prennent la forme de définitions précises dans la plupart des cas , même si parfois elles ne sont qu’une simple indication de synonymes.

 

Nous avons choisi de présenter les définitions rédigées par al-Shaybânî concernant les termes utilisés pour indiquer les degrés des blessures que peut subir une personne à la suite d’un coup ou d’un accident :

 

diha : blessure à la tête ou au visage et qui dévoile les os.

djâ’ifa : blessure pénétrante ou blessure qui atteint l’abdomen.

’ama : blessure qui atteint le cerveau.

hasima : blessure qui brise les os.

simhâq : blessure moins grave que al-mûdiha ; celle-ci laisse une partie de peau visible.

badi‘a : blessure qui incise la chair.

dâmia : blessure moins profonde que al-Badi‘a ; elle incise la peau.

mutalâhima : coup qui fait rougir ou noircir la peau.

 

Quelques incohérences scientifiques

Malgré l’aspect scientifique du Kitâb al-âthâr, nous avons remarqué la présence de quelques atar qui exposent des propos étranges qui ne méritent pas d’être cités dans un travail sérieux comme celui d’al-Shaybânî.

 

Parmi ces propos on lit qu’autour de la Ka‘ba il y a les tombeaux de trois cents prophètes et que ceux de Hûd , de Sâlih et de Shu‘ayb sont dans la grande mosquée de La Mecque (al-Masdjid al-Haram).

L’auteur de l’ Âthâr cite ces deux âthâr dans le chapitre du Lavage des corps des martyrs (bâb ghusl al-shahîd) sans aucun commentaire ; ils n’ont même aucune liaison avec les âthâr qui précèdent ou suivent.

 

La vie sociale en Irak à travers le Kitâb al-âthâr

 

A l’instar des autres livres attribués à al-Shaybânî, le Kitâb al-âthâr présente une riche conception de la vie irakienne durant la deuxième moitié du IIe s.h. Plusieurs habitudes et coutumes sont citées soit dans les âthâr rapportés, soit dans les commentaires de l’auteur. Pour bien constater l’importance de ces données nous avons choisi de mentionner ci-dessous quelques observations liées à ce sujet :

 

Le mot ‘amm (oncle) était utilisé au temps d’al-Shaybânî pour désigner l’ami du père. Il a encore ce sens dans le parler arabe actuel. Dans un athar cité dans le Kitab al-âthâr le calife ‘Umar dit à son fils ‘Abd Allâh en désignant le compagnon Sa‘d b. Abî Waqqâs : " Ton oncle est plus doué dans la science de la religion que toi ".

 

Ibn ‘Umar ne connaissait pas le fromage -comme tous les habitants de l’Arabie à cette époque- de sorte qu’il était une question juridique de savoir s’il était licite ou illicite. Selon un athar cité par al-Shaybânî, un homme vint chez Ibn ‘Umar et lui demanda si le fromage est licite ou non. Mais Ibn ‘Umar lui posa cette question : " Mais qu’est-ce que le fromage ? ".L’homme répondit : " un produit au lait de chèvre qui est fabriqué -la plupart du temps par les zoroastriens ". Alors Ibn ‘Umar décida : " Prononce le nom d’Allah et mange ".

 

Les serviettes n’étaient pas répandues. Donc d’après al-Shaybânî, si un homme prend un bain il lui est conseillé de se tenir debout jusqu’au séchage de son corps.

Les mesures de capacité étaient : le wasaq, le sâ‘ et le ratl. Un wasaq vaut soixante sâ‘ et un sâ’ huit ratl .

 

La journée de ‘Arafa le 9 Dhû al-Hijja du calendrier lunaire, où les pèlerins se rendent au Mont ‘Arafât, près de La Mecque, était célébrée dans de nombreuses régions. Cette célébration connue sous le nom de " al-ta‘rif bi l-amsâr " était bien répandue à l’époque d’al-Shaybâniîet même avant ; elle a servi d’argument pour défendre la légitimité de célébrer les fêtes musulmanes telles que le mawlid, l’ isrâ’ et autres. Surtout qu’il existe une tendance dans le monde musulman qui appelle à prohiber toute célébration non pratiquée par le Prophète lui-même.

 

L’ouverture d’esprit d’al-Shaybânî

 

Dans les commentaires faits par al-Shaybânî sur les divers atar, nous avons remarqué qu’il voit les choses avec un esprit ouvert. Ses jugements, ses arguments et ses discussions concordent dans une direction claire : qui est la réalisation de l’égalité sociale et l’accentuation du dialogue inter-religieux ainsi que l’aplanissement des préceptes religieux.

Commençons par le statut de la femme. L’auteur lui accorde plusieurs droits et lui donne un large espace de liberté et d’indépendance :

 

Elle a le droit de quitter son mari s’il est atteint d’une maladie qui rend sa vie inconcevable, comme par exemple l’éléphantiasis et l’hypocondrie. De ce point de vue al-Shaybânî contredit la décision d’Abû Hanîfa qui ne donne un tel droit à la femme qu’en cas d’impuissance du mari.

 

Une vierge adulte ne doit se marier qu’avec son agrément. Ses parents doivent impérativement demander sa permission avant la réalisation de l’acte de mariage.

Un mari ne peut pratiquer le ‘azl -le coït interrompu- avec son épouse qu’avec son autorisation.

 

L’homme n’a pas le droit de s’amuser en prononçant des expressions qui touchent le mariage ou le divorce. S’il dit à son épouse qu’elle est divorcée, elle le sera réellement. Nous voyons dans cette décision une tendance à avertir l’époux de ne pas abuser de sa femme.

 

En ce qui concerne l’égalité entre les gens :

Al-Shaybânî s’associe à al-Nakha‘î et Abû Hanîfa et donne au bédouin, à l’esclave et à l’enfant adultérin le droit de diriger la prière à condition de maîtriser la lecture du Coran.

Le montant du prix du sang (diya) dépend de la nature des biens répandus. Pour ceux qui utilisent l’argent, la diya vaut 10 000 dirhams, pour les utilisateurs de l’or elle vaut 1 000 dinars.

 

Les agriculteurs doivent payer -selon la catégorie de leur bétail : 200 têtes de bovins, 100 chameaux ou 2 000 moutons.

 

Après avoir cité un athar qui indique qu’Ibn ‘Umar a fait la prière funèbre d’une femme adultère, al-Shaybânî conclut qu’il ne faut jamais laisser une personne appartenant aux Ahl al-Qibla (Les gens de la Qibla) sans prière funèbre.

 

Le prix du sang d’un chrétien, d’un juif ou d’un zoroastrien est identique à celui d’un musulman libre.

 

Si un musulman tue volontairement un mu‘âhid, les tuteurs de ce dernier ont le droit de choisir entre le meurtre du musulman et le prix du sang convenable. Nous tenons à noter ici que le mot mu‘âhid utilisé par al-Shaybânî dans cet athar englobe -littéralement- tous les non-musulmans qui ont conclu un pacte (mu‘âhada) avec les autorités du pays de l’islam. Ce pacte pourrait être un contrat de dhimma, d’aman ou de muhâdana ; or nous n’avons trouvé aucun indice dans le Kitâb al-Âthâr qui puisse nous guider sur l’intention de l’auteur quant à l’emploi de ce mot. Voudrait-il assigner tous les mu‘âhidûn ou simplement les dhimmî ? En consultant son livre Al-Siyar al-Kabîr nous avons constaté qu’al-Shaybânî utilise le mot muhâdin pour désigner à la fois les dhimmî et les musta’min; il a écrit en effet dans ce contexte : " Le mot dhmma signifie ‘ahd, qu’elle soit temporaire ou permanente. C’est l’aman (protection) et le contrat de dhimma qui permettent de recevoir quelqu’un comme sujet non-musulman de l’état islamique ".

 

Dans ce même esprit, al-Shaybânî autorise le musulman à visiter les malades juifs, chrétiens ou zoroastriens. Il voit dans ce geste une obéissance à Dieu et il utilise pour le signaler le mot ‘iyâda (visite du malade), largement connu comme une sunna du Prophète.

En outre l’auteur enseigne que rien n’empêche de suivre le convoi funèbre d’un chrétien, mais il conseille de se ranger un peu sur le côté.

 

Conclusion

 

Le parcours scientifique de notre juriste, ajouté à son intelligence , à son zèle et à ses travaux ont fait de lui l’une des principales personnalités juridiques de son temps. Plusieurs facteurs ont, en effet, concordé pour qu’il atteigne ce niveau :

 

- Il a reçu l’enseignement des principales écoles juridiques de l’époque directement par leurs éponymes ; l’école de Kufa via Abû Hanîfa et Abû Yûsuf, et celle de Médine via Mâlik b. Anas.

 

- Sa double formation en fiqh et en hadîth lui a permis d’équilibrer son raisonnement, qui paraît systématique et rationnel mais en même temps conforme à la Tradition.

 

- Il a exercé la fonction de juge, ce qui a donné un aspect pratique à sa pensée, à ses avis et à ses méthodes de raisonnement.

 

- Son œuvre volumineuse dans laquelle il a conservé et transmis les doctrines irakiennes fondées sur les enseignements des deux principaux compagnons Ibn Mas‘ûd et ‘Alî b.Abî Tâlib, et adoptées par Abû Hanîfa et Abû Yûsuf en passant par plusieurs noms, notamment Ibrâhîm al-Nakha‘î et Hammâd b. Abî Sulaymân.

 

- Sa manière de combiner entre plusieurs domaines pour aboutir aux décisions ou avis juridiques convenant le mieux à son esprit de simplification et d’ouverture. Outre les sources classiques adoptées par les juristes, il a utilisé des règles linguistiques ; des formules arithmétiques et des concepts de la vie sociale dans son raisonnement.

 

Mais par son œuvre, il a aussi contribué au développement de la jurisprudence islamique en inventant une méthodologie de rédaction juridique qui lui est propre et qui est devenue, par son style serré, mesuré et par le procédé de ramification (tafrî‘) le prototype incontesté des ouvrages juridiques rédigés après lui.

 

Parallèlement, il a ouvert largement les portes de l’élaboration des nouvelles disciplines liées à la jurisprudence islamique, tels que les furûq et al-ashbâh wa l-nazâ’ir.

 

C’est dans son dernier ouvrage, Al-Siyar al-kabîr, qu’on constate le plus de maturité dans sa pensée juridique. Pour plusieurs chercheurs occidentaux, ce livre est considéré comme le premier ou le plus important ouvrage dans le domaine du Droit International . Il est resté jusqu’au XIXème siècle dans l’Empire ottoman la principale référence en sa matière.

 

D’autre part, al-Shaybânî, après sa renommée en tant que faqîh, a attiré à lui de nombreux chercheurs du savoir qui, après un long séjour chez lui, ont été influencés par sa pensée. Parmi eux figurent Shafi‘î, qui a fondé quelques années plus tard la troisième doctrine juridique sunnite, et Asad b. al-Furât, le juriste nord-africain qui a effectué un long voyage en Orient achevé par l’Asadiyya, l’ouvrage de base de la Mudawwana.

 

Ainsi, par son œuvre, ses élèves et sa pensée systématique et rationnelle, notre auteur a contribué activement au développement de la jurisprudence islamique dans son siècle le plus décisif.

 

Avec son esprit ouvert, son attachement au dialogue et son souci d’affranchir les esclaves, il s’est montré -dans le contexte de son époque- un homme de science universaliste.

 

En revanche, un point d’interrogation subsiste sur les raisons de son attachement à l’école de Kufa et surtout à Abû Hanîfa, puisqu’il aurait été capable -à un moment donné- de proclamer son indépendance totale.

 

Est-ce par respect envers ses professeurs ?.

Pensait-il que l’attachement aux enseignements des premiers maîtres protègerait le fiqh de la dissolution et de l’anarchie ?

 

Ou encore, n’a-t-il pas réussi à établir une percée dans la mentalité traditionaliste régnant à l’époque ?

 

N’est-il pas responsable de l’élaboration du système de l’imitation al-taqlîd, adopté jusqu’à nos jours au sein des écoles sunnites ?

 

Questions qui mérite une profonde réflexion notamment en raison de sa relation avec la problématique la plus sensible au sein de la jurisprudence islamique, celle de l’isjtihâd et du taqlîd.