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Être prophète selon le Livre du début de la Révélation du Sahîh de Bukhârî (m. 870)

 

Souffrance prophétique et conscience prophétique

 

Ralph Stehly

La Parole

On sait que le Prophète de l’islam, ainsi que ses proches, ont vécu, deux décennies durant, de 610 à 632, dans une ambiance charismatique ardente. La Parole descendait sur terre dans la personne du Prophète. C’est le tanzîl ou le wahy.

Tanzîl connote l’idée de descente, d’une rupture de niveau, du passage d’un niveau de réalité ou de conscience à un autre, selon le symbolisme universellement accepté que Dieu est au ciel et que les Révélations viennent d’en haut.

Wahy connote plutôt l’inspiration, l’insinuation, la notion d’une idée ou d’un mot que quelqu’un ou quelque chose font surgit dans notre esprit

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Le Prophète avait de nombreux dons, notamment celui de la discrimination des esprits. Cela lui était nécessaire, car de multiples paroles s’élaboraient dans son for intérieur, et il lui fallait faire le départ entre ce qui venait de lui-même, ce qui provenait de Dieu et ce qui lui était susurré malignement par Satan.

Le Coran est à la fois le témoin et le résultat de cette riche activité charismatique : 6234 versets révélés sur 19 ou 20 ans (car il faut tenir compte de la fatra), soit environ un verset par jour.

Le Prophète a d’abord hésité sur l’identité de la source d’où lui provenaient les messages exogènes. La sourate 53, très ancienne, en témoigne : elle parle d’un " être redoutable, fort et doué de sagacité " sans plus. Plus tard le Prophète l’identifiera avec l’Esprit de Sainteté (16.102), puis avec un Témoin venu de la part du Seigneur (10.17) , puis il donnera un nom à ce témoib (2.91) : Gabriel, l’ange de la Révélation qui avait apporté la Torah à Moïse et l’Evangile à Jésus. L’identification est donc déjà faite dans le Coran.

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Mais il n’y a pas que le Coran. Il y a aussi l’immense corpus de la Sunna, qui, lui, regroupe, des paroles du Prophète en dehors des instants de Révélations et des témoignages de ses proches sur sa façon de vivre. C’est là le sens précis du terme Sunna en arabe.

La souffrance du Prophète

La Sunna présente des témoignages fort intéressants sur le processus de la Révélation et la conscience qu’en avait le Prophète.

Aïcha nous dit qu’il transpirait et avait froid en même temps : " Je l’ai vu, alors que la Révélation descendait sur lui, un jour de froid intense… Son front était trempé de sueur " (Bu 1.1.2). Un autre hadith (Mu 43.88, Ah 5.217) nous précise : " Quand la Révélation descendait sur lui, le Prophète de Dieu en était tout oppressé, et son visage blêmissait " (kâna nabiyyu Llâhi idhâ unzila l-wahyu, kuriba li-dhâlika, wa tarabbada wajhuhu).

D’autres sources nous précisent qu’on le couvrait d’un manteau.

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Le célèbre hadith qui décrit la théophanie initiale de l’islam (Bu 1.1.3a), la Révélation au mont Hirâ’, témoigne de la violence de l’irruption de Dieu dans la vie de Mohammed.

Le Prophète pensait d’abord qu’il se trouvait en présence de l’ange de la mort. Aussi refusa-t-il d’emblée de répéter ce que lui ordonnait l’ange. S’engage alors ce qu’on pourrait, comme dans la Bible pour Jacob, appeler une véritable lutte avec l’ange. L’ange saisit Mohammed et le pressa jusqu’à l’extrême limite du supportable et, par trois fois, il tenta d’étouffer Mohammed avec l’étoffe ou le livre qu’il tenait.

De ces luttes, les prophètes sortent toujours vaincus et Mohammed finit par réciter les versets demandés, lesquels constituent les premiers versets du Coran historiquement révélés (96.1-3 ou 1-5 selon les versions).

Mohammed avait une très vive conscience qu’il ne pouvait échapper à la Parole divine :

Nul ne me protège contre Dieu.

Je ne trouverai pas de refuge en dehors de Lui,

Sauf en transmettant une communication et des messages de Dieu .

" Innî lan yujîra-nî mina Llâhi ahadun

Wa lan ajida min dûni-hi multahidan

Illâ balâghan mina Llâhi wa risâlatihi" 

(Coran 72.22.-23).

On ne peut évidemment s’empêcher de penser aux expériences initiales de Moïse et de Jérémie (20.7), par exemple :

Tu m’as persuadé Seigneur

Et je me suis laissé persuader

Tu m’as saisi

Tu m’as vaincu

que je préfère dans la très belle traduction de Martin Luther :

Herr, Du hast mich überredet,

Und ich habe mich überreden lassen

Du bist zu stark gewesen

Du hast gewonnen

L’expérience initiale du Prophète fut suivie chez le Prophète par une expérience tout aussi douloureuse : celle de la fatra, le fameux épisode de l’interruption de la Révélation (2 ou 3 ans). Des hadiths transmis par le traditionniste Zuhri (670-742) et recueillis par Tabarî (m. 923) dans ses Annales nous décrivent cet épisode comme une période de désespoir.

J’avais médité de me jeter d’un rocher de la montagne, mais tandis que j’étais ainsi en méditation, l’ange m’apparut et dit : O Mohammed, je suis Gabriel et tu es l’Envoyé de Dieu. "

" Az-Zuhrî dit : Il y eut pendant un certain temps un trou dans la révélation de l’Envoyé de Dieu et il était très triste. Il partait de bonne heure pour les sommets de la montagne, afin de se précipiter en bas. Mais à chaque fois qu’il parvenait au sommet d’une montagne Gabriel lui apparaissait et disait : Tu es le Prophète de Dieu. Alors son inquiétude cessait et son moi revenait en lui ".

Dieu, disent les commentateurs, avait prévu la violence de ce choc. Ainsi fit-il passer Mohammed par une période préparatoire (tamhîd) et par une propédeutique (tawti’a) .

Un hadîth de Sha’bî cité dans le Ta’rîkh d’Ahmad b. Hanbal va même jusqu’à dire que ce stade préparatoire dura 3 ans, et qu’il se passa sous la conduite de l’ange Isrâfîl qui apprit au Prophète " le nom et la chose ". Puis Isrâfîl passa le témoin à Gabriel qui révéla le Coran au Prophète.

La question de la souffrance du prophète est lié à celui à de sa conscience prophétique . C’est ce que montrent deux hadîths du Livre du début de la Révélation (1.1.2 et 1.1.4)

La conscience prophétique 

Bu 1.1.2 (2) :

  1. Al-Hârith b. Hishâm interrogea l’Envoyé de Dieu :
  2. – Ô Envoyé de Dieu, comment te vient la Révélation ?
  3. L’Envoyé de Dieu répondit :
  4. – Parfois elle me vient comme le tintement d’une clochette et c’est là ce qui m’est le plus pénible
  5. Puis elle me quitte et alors j’ai retenu ce qu’elle m’a dit.
  6. Parfois l’ange m’apparaît comme un homme et je retiens ce qu’il m’a dit.

Ce hadith pose de nombreux problèmes de compréhensions et présente de nombreuses variantes.

Tel qu’il est ici, on apprend que la Révélation apparaît sous la forme d’un phénomène sonore : le tintement d’une clochette ou une parole .

Dans le premier cas (celui du tintement d’une clochette) le support du phénomène sonore est laissé complètement dans l’ombre : s’agit-il aussi d’un ange qui produit ce phénomène, ou peut-être Dieu lui-même ? Le doute que laisse plainer la formulation donne un caractère très mystérieux et très archaïque au phénomène de la Révélation. Remarquer que cette modalité de la révélation est présentée comme la plus pénible.

Dans le deuxième cas, on nous dit explicitement que c’est un ange qui est à l’origine du phénomène sonore, ici la Parole. Cet ange a pris forme humaine.

Les commentateurs classiques se sont beaucoup intéressés à ce hadith et notamment à la question : pourquoi la première modalité est-elle plus pénible que les autres ?

Qastallânî (m. en 1517) : il est plus difficile de comprendre un message à partir d’un tintement de clochette que d’un discours humain. C’était chose pénible parce qu’il fallait que le Prophète concentre toutes les facultés de son cœur pour comprendre ce qu’il entendait sous la forme d’une reverbération d’une cloche.

‘Asqalânî (m. en 1448) : quand Dieu parle, il ne parle pas comme parlent les hommes. La locution divine n’est pas de l’ordre de la locution humaine. L’audition de la parole divine n’est pas non plus de l’ordre de l’audition de la parole humaine . C’est précisément cela qui est pénible pour le Prophète. Le Prophète, en effet, recevait des révélations de la même manière que les anges en reçoivent. Il s’agissait donc pour le Prophète de les traduire en langage humain, ce qui représentait une difficulté supplémentaire.

Verset (6: selon Q ce verset signifie que l’ange prend forme humaine pour son interlocuteur et donc de manière occasionnelle. Il ne s’agit pas d’une métamorphose qui affecterait l’essence angélique de Gabriel. Gabriel reste dans son essence un ange, mais prend apparence humaine, et cette apparence est adventice. La transformation de l’ange en homme, la transmission du message, sa compréhension par le Prophète, tout cela se faisait en un clin d’œil.

Les anges sont considérés par A et Q comme des entités spirituelles, qui possèdent des corps transcendants (‘alawî) ou subtils (latîf). Ces corps ont la propriété de pouvoir prendre les formes que les anges désirent.

Bu 1.1.4 (5):  parle aussi de la souffrance que la Révélation causait au Prophète:

(2) L’Envoyé de Dieu calmait la souffrance que lui causait la Révélation (tanzîl)

(3) en remuant les lèvres.

Mais le hadith ne s’en tient pas à la souffrance de la révélation, il donne aussi des indications précieuses sur la manière dont la Parole divine prenait forme dans la conscience du Prophète.

Le hadîth distingue trois étapes : la réception de la Parole divine par le Prophète, son élaboration (djam’) dans la poitrine du Prophète et enfin sa mise en mots audibles, donc sa récitation.

Ici est donc suggéré comment on passe d’une parole latente à une parole audible, de l’informé au formé.

La présente version insiste sur le fait que c’est Dieu qui ordonnance ou élabore le Coran dans la conscience du Prophète.

Il y a évidemment des variantes. Derrière ces variantes se profile la question primordiale de la liberté laissée au Prophète ; est-il entièrement passif dans la réception de la Révélation ? Dieu élabore-t-il dans le cœur du Prophète la Parole reçue ? ou le Prophète a-t-il une part de liberté en cela.

Une relation apaisée

Bu 1.1.5 (6)

  1. l’Envoyé de Dieu était le plus généreux des hommes
  2. Il était le plus généreux au mois de Ramadan, quand Gabriel le rencontrait
  3. Il le rencontrait chaque nuit de Ramadan
  4. Et lui enseignait le Coran
  5. Assurément l’Envoyé de Dieu était plus généreux que le vent qui amène la pluie.

Ici la relation fougueuse du début devient une relation d’enseignement régulière et apaisée. Chaque mois de Ramadan, l’ange Gabriel rencontrait Mohammed et lui enseignait le Coran.

 Les commentateurs classiques comprennent ce hadith comme signifiant que chaque mois de Ramadan, Gabriel faisait répéter au Prophète ce qui avait été révélé entre-temps de Ramadan en Ramadan. Dans l’année de la mort du Prophète (donc en 631-632), Gabriel lui soumit deux fois le Coran, comme le précise un hadît sahîh (d’une authenticité absolue) de Fâtima.

Une tradition précise que la dernière apparition fut sous la forme d’un jeune homme au cheveux noirs, habillé de blanc, qui lui posa les questions redoutables suivantes :

     - qu’est-ce que l’islam 

       - qu’est que la foi (îmân) ?

          - qu’est-ce que le perfectionnement intérieur (ihsân) .?

Et le Prophète donna les réponses correctes. Ce fut son dernier examen d’islam.

Hadîth de ‘Omar (dans Muslim) :

Un jour que nous étions assemblés chez l’Envoyé de Dieu, un homme se présenta à nous . Ses vêtements étaient très blancs et ses cheveux très noirs. Il ne présentait aucune trace visible de voyage. Personne d’entre nous ne le connaissait. Pourtant il s’assit près du Prophète, appuyant ses genoux contre les siens, posa ses mains sur les cuisses de Mohammed et lui dit :

Ô Mohammed, renseigne moi sur l’islam. L’Envoyé de Dieu répondit : l’islam c’est témoigner qu’il n’ y a point d’autre divinité que Dieu, que Mohammed est Son envoyé, c’est accomplir la prière, s’acquitter de l’aumône de solidarité, jeûner au mois de Ramadan, faire le pèlerinage à la Maison sacrée, si on en a les moyens. Il reprit : c’est vrai. Et ceci nous étonna de sa part qu’il approuve après avoir interrogé.

Puis il dit : Renseigne moi sur la foi.

- C’est croire en Dieu, en ses anges, ses livres, ses envoyés, croire au Jour Dernier et au décret divin pour le bien et pour le mal.

- C’est vrai dit-il. Renseigne-moi sur le perfectionnement intérieur !

-C’est que tu adores Dieu comme si tu le voyais, car même si tu ne Le vois pas, Lui te voit.

Enfin il lui dit :

- renseigne-moi sur l’Heure dernière.

Le Prophète répondit :

- celui qui est interrogé à son sujet n’en sait pas plus que celui qui interroge

(….)

Puis il partit et Mohammed resta un certain temps sans parler. Puis il dit : Omar, sais-tu qui est-ce questionneur ?

Je repris : Dieu et son Envoyé le savent mieux que moi.

Il dit : C’est Gabriel qui est venu à vous pour vous enseigner votre religion.

 

                                                                          20.05.08  (au colloque sur la prophétisme en l'honneur de Jean-Georges Heintz)