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Julius EUTING (1839-1913), bibliothécaire et explorateur de l'Arabie

 

Communication présentée par Ralph Stehly le 1-12-2007 au colloque " Histoire ancienne et archéologie à la Kaiser-Wilhelm-Universität de Strasbourg (1872-1918) ", organisé par la Faculté des sciences historiques de l'Université de Strasbourg

 

On sait que de très grands noms ont illustré, à l’époque allemande, l’orientalisme à l’Université de Strasbourg. Il y a bien entendu Theodor Nöldeke (1836-1930), le maître des études coraniques, Brockelmann (m. en 1956), l’auteur de la célèbre Geschichte der arabischen Literatur .

Mais il y eut aussi Julius Euting et son compagnon d’aventures Charles Huber.

Julius Euting est né le 11 juillet 1839 à Stuttgart. Il fit ses études secondaires au Gymnase de Stuttgart et au petit séminaire théologique de Blaubeuren.

Puis il commença des études de théologie à Tübingen. Mais il n’était pas doué pour la théologie. Aussi ne fit-il pas long feu au Stift de Tübingen. Selon Nöldeke, il aurait préféré devenir peintre. Il y a certainement quelque chose de juste dans la remarque de Nöldeke, puisque Euting a rapporté de son grand voyage en Arabie de magnifiques aquarelles.

Il se spécialisa ensuite dans les langues orientales à l’Université de Tübingen, où il passa son doctorat de philologie en 1862, donc à l’âge de 23 ans.

Il poursuivit ensuite ses études à Paris, à Londres et à Oxford en vue de la carrière de bibliothécaire.

Puis il mena de front une carrière de bibliothécaire et de grand voyageur.

Le voyageur et l’explorateur

Dès 1867 il descendit le Danube sur une barque, et atteignit finalement Smyrne et Constantinople.

En 1868, il mit cap au nord avec un voyage en Suède et Norvège. En 1869, ce fut au tour de la Sicile et de la Tunisie (Carthage). En 1870, il récidiva avec un nouveau voyage à Smyrne et à Constantinople.

C’est en 1883, à l’âge, de 44 ans, qu’il entra dans la légende avec son grand voyage en Arabie, qu’il entreprit avec le soutien du roi du Wurtemberg et du Statthalter von Manteuffel.

Il voyagea en Arabie en 1883 sous le nom d’Abd el-Wahhâb. Il séjourna notamment à Hâyel (au nord de l’Arabie) grâce à l’hospitalité de l’émir Mohammed ibn ‘Abd Allah Ar-Rachîd.

Il ramena de son voyage une moisson extraordinaire : des centaines (peut-être 900 en tout) d’estampages ou copies d’inscriptions en diverses langues sémitiques (notamment en lihyanite et en thamoudéen) et surtout son fameux Tagebuch einer Reise in Inner-Arabien (Carnets de voyage / Journal d’un voyage en Arabie ) qui est une mine précieuse de renseignements sur la vie de l’Arabie de la fin du 19ème siècle et sur ses sites archéologiques.

Puis il fit encore quatre autres expéditions au Proche-Orient en 1889, 1890 ,1898 et en 1903 à Mchatta.

Le bibliothécaire

Il fut effectivement nommé en 1866, à l’âge de 27 ans, custos de la Stiftsbibliothek de Tübingen, puis bibliothécaire de la Bibliothèque universitaire de Tübingen.

Sa carrière de bibliothécaire se précisa, quand il fut nommé en 1871 Premier Bibliothécaire de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek de Strasbourg, dont il devint le directeur de 1900 à 1909. Il fut nommé en 1880 ordentlicher Honorarprofessor à la Faculté de Philosophie de Strasbourg et devint Geheimer Regierungsrat en 1904.

C’est grâce au travail patient et inlassable de Julius Euting que la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg, BNUS, alors Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek, a constitué l’un des fonds d’orientalisme les plus riches d’Europe.

Dès 1877, il publiait un catalogue des acquisitions orientales, surtout arabes, de 110 pages, Katalog der Kaiserlichen Universität-Und Landesbibliothek In Straßburg. Arabische Literatur " , Straßburg, Verlag Karl J. Trübner, 1877.

Ouvrage publié en 110 pages, grand format, dans lequel, il répertorie toutes les acquisitions orientales de la bibliothèque, comporte une introduction, cinq chapitres, dont :

  1. le premier sur les ouvrages de l'histoire de la littérature p.1
  2. le deuxième sur les grammaires arabes, les chrestomathies " anthologie pour apprendre les langues, et recueils des morceaux choisis d'auteurs célèbres ", exercices, pp. 1-4,
  3. le troisième chapitre sur les lexiques, pp. 5-6,
  4. le quatrième sur les textes et les traductions : subdivisé en deux parties :

A- Recueils et Productions anonymes, pp. 7-18

B- Auteurs individuels, qui constitue la partie la plus importante, pp. 18-86;

5- le cinquième est consacré aux commentaires, autrement dit les études récentes réalisées par les orientalistes, pp. 87-98.

Le catalogue est suivi par une annexe, pp. 99-110, divisée en plusieurs index.

  1. Index des traducteurs occidentaux et éditeurs
  2. Index des titres transcrits en arabe
  3. Index des titres arabes usuels transcrits en caractère latin
  4. Index des auteurs sur la littérature et langue arabes modernes (vulgaires, dialectales)
  5. Index des titres de la littérature maltaise
  6. Index des ouvrages sur la calligraphie et les Inscriptions (paléographie)

Donc, il s'agit d'un travail en plusieurs langues, car les titres arabes sont imprimés en arabe, transcrits en caractère latin et souvent traduits en allemand .

Son travail ne se borne pas à indiquer la cote de l'ouvrage, le titre et le nom de l'auteur, mais aussi, il mentionne la date du décès de l'auteur et le nombre de pages, la maison, le lieu et la date de l'édition.

Cet ouvrage est considéré comme un travail de pionnier par les historiens arabes contemporains comme Nadjîb al-‘Aqîqî, dans son ouvrage Al-Mustashriqûn [ Les Orientalistes] , publié au Caire en 1964, et Korkees Awab dans son ouvrage, Catalogue of the Arabic manuscripts in the World, publié au Koweït en 1984.

Sous son administration en 1900 se constitua le fonds des papyrus et ostraca et la mise en place de l'acquisition de la collection de Gobineau en 1905. Il fit entrer la bibliothèque dans le " cartel des papyrus

Le pionnier du dialogue des civilisations

Il fut aussi l’un des pionniers du dialogue entre les civilisations européenne et arabe.

Il a vécu comme un Arabe en Arabie et comme un Arabisé en Europe (on l’appelait der Professor im Burnus ) , ne buvant jamais de vin ni de bière (et pourtant il était un authentique Souabe !). Ses boissons favorites furent l’eau et le café de moka.

Il fut immergé à tel point dans le Coran que les mots qui se trouvent sur son inscription tombale sont une combinaison de deux versets coraniques (2.255 et 89.29): Hayy Qayyûm, fa dkhulî fi ‘ibâdî wa dkhulî jannatî ( " Il est le Vivant, le Subsistant, ô âme apaisée, entre parmi Mes Serviteurs, Entre dans Mon Paradis ")

Euting et l’Alsace

Euting n’a pas seulement voyagé dans la vaste Arabie, mais fut aussi un passionné de l’Alsace et de la ville de Strasbourg. Il fut co-fondateur et président du Club Vosgien, et publia " La description de Strasbourg ", un des premiers ouvrages touristiques complets sur Strasbourg et  l'Alsace. Il voulait par ces actions locales réconcilier les habitants de l'Alsace, meurtris par la guerre de 1870, et les nouveaux arrivants allemands.

Dans un de ses poèmes il loue la fraternité des Vosges et de la Forêt-Noire :

Der Schwarzwald und die Vogesen

sehn sich so freundlich an:

ein nachbarliches Wesen,

sie sind sich zugetan „

 

En Alsace, il consacra aussi une grande partie de son temps à l’épigraphie hébraïque de la région.

Julius Euting est mort à Strasbourg le 2 janvier 1913, à la veille de la première guerre mondiale. Le fonds Euting a été réparti entre les bibliothèques de Strasbourg et de Tübingen.

La tombe d’Euting se trouve à Ruhestein, en Forêt-Noire, dans un site majestueux, au-dessus du Wildsee. Elle n’est accessible qu’aux randonneurs.

Sur sa tombe, outre l’inscription en arabe, il y a cette épitaphe en allemand :

Er ist der Lebendige, der Ewige.

Wenn mein Bett zu Staub geworden ist, und ich in der Nähe des Allbarmherzigen Herren weile,

Dann beglückwünscht mich, meine Freunde.

Frohe Botschaft Dir !

Du bist zu einem Gütigen eingegangen"