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L’homme devant Dieu dans l’islam

 

© Ralph Stehly, Professeur d'histoire des religions, Université Marc Bloch, Strasbourg

 

Dieu dans l’islam est avant tout créateur. C’est le tout premier thème abordé dans le Coran, dès la sourate 96, la première sourate révélée, en 610, alors que le Prophète était âgé de 40 ans.

Devant Dieu l’homme est donc avant tout créature ; Dieu est créateur des cieux et de la terre, mais il est aussi notre propre créateur, car c’est Dieu qui a donné procuration à nos parents pour nous engendrer, et qui nous donne souffle de vie à chaque instant de notre existence. C’est Lui aussi qui nous retirera ce souffle, quand Il le voudra bien , mettant ainsi fin à notre séjour ici-bas.

Dieu a créé les cieux et la terre, et l’homme ne peut qu’être stupéfait devant la beauté de l’ouvrage : admirer la magnifique régularité du ballet des astres, du soleil et de la lune, du retour de la pluie après la sécheresse, des plantes qui reprennent vie au printemps après avoir été brûlée par les rayons ardents du soleil de l’été.

Devant tant de bonté et de beauté, l’homme ne peut que dire Allahu akbar (" Dieu est plus grand "), se mettre à genoux et se prosterner, cinq fois par jour ou plus. Mieux, chaque instant de sa vie sera adoration de Dieu, même dans les détails les plus intimes de la vie quotidienne. Son vêtement, l’ample djellaba, lui permettra de passer sans changer de tenue de ses activités quotidiennes à la purification de soi-même et à la louange de Dieu, la prière étant un tête-à-tête avec Dieu où la créature et le Créateur se retrouvent dans leur intimité.

On dit alors en arabe aslama wajhahu " il a incliné sa tête en signe de soumission ".

Le Coran enseigne, du reste, que toute créature adore Dieu, chacune dans sa propre langue, que ce soit le bourdonnement d'une abeille, le parfum d'une fleur ou simplement par le lisân al-hâl, "le fait qu'elle soit ainsi et pas autrement".

Le grand soufi Dhû n-Nûn al-Mis (m. en 860) ne s’y est pas mépris, puisqu’il dit dans l’une de ses prières :

Ô Dieu, je n'écoute jamais la voix d'un animal ou le bruissement d'un arbre, le murmure d'une source, ou le chant d'un oiseau, le souffle du vent, ou le grondement du tonnerre sans trouver qu'ils témoignent de Ton unicité et signalent qu'il n'y a personne d'autre comme Toi, Toi qui est Celui qui embrasse tout, l'Omniscient

D’être adoré par sa créature est le premier droit de Dieu sur l’homme, selon le célèbre texte de la Sunna (Sahîh de Bukhârî, livre 97). Dans ce texte, il est dit que les droits de Dieu prévalent sur les droits de l'homme, et que le premier droit de Dieu sur l’homme est précisément d’être adoré par lui.

Dans l’œuvre divine, c’est bien Dieu qu’il convient d’adorer, et non son œuvre, ce qui serait le premier pas vers l’idôlatrie.

Le Coran (38.32) blâme Salomon qui aimait tellement ses juments qu’il avait oublié qu’elles n’étaient que de simples créatures de Dieu.

Les soufis de leur côté louent le célèbre geste de Rabî’a al-‘Adawiyya (morte en 801) qui fermait ses volets au printemps, sans contempler les fleurs de son jardin, et préférait se perdre dans la contemplation de Celui qui avait créé les fleurs et les pétales, de peur de s’éprendre de la beauté des fleurs plutôt que d’être éprise de leur Créateur.

L’homme, dit le Coran, est calife de Dieu sur terre. Donc, l’homme n’est pas Dieu, et il convient qu’il reste à sa place modeste de calife, c’est à dire étymologiquement de lieu-tenant de Dieu sur terre.

D’abord sa vie ne lui appartient pas. Elle appartient à Dieu. Ses biens ne lui appartiennent pas non plus, ils lui sont prêtés par son Créateur pour la durée de la vie et il devra rendre compte de l’usage qu’il en aura fait au Jugement Dernier. Faut-il le dire ? La planète ne lui appartient pas non plus, et l’homme devra rendre compte de sa gestion à son mandant, donc à Dieu.

Dieu est notre créateur et nous sommes sa créature.

En tant que notre créateur, Il nous suffit, et Il est notre seul indispensable. Dieu ne suffit-Il point à son serviteur ?" (Coran 39.36).

C’est ce que dit aussi un hadîth rapporté dans la Sunna, selon lequel le Prophète, invoquait ainsi Dieu dans la prière qu’il Lui adressait à chaque soir avant de se coucher : Gloire soit à Dieu qui m'a donné à manger et à boire. Il est le seul indispensable. Il nous a donné un abri. Combien n'ont rien ni personne qui leur suffise, combien n'ont point d'abri !

Tout ce qui est indispensable est en Lui, renchérit Bayhaqî (mort en 1066) , à Lui seul l'adoration est due, vers Lui seul doit aller le désir, de Lui seul vient l'espoir.

Notre vie ne nous appartient pas, mais appartient à Dieu.

L’homme n’est maître d’aucun des biens auquel il doit la vie. Il n’est même pas maître de son destin : car , à bien y regarder, Dieu dirige secrètement nos vies.

Jean-Claude VADET, dans Les idées morales de l’Islam dit fort justement 

En fait, pour qui cherche le fond des choses et ne s'arrête pas à une vue superficielle des événements, il est fort possible qu'en certains cas du moins il n'y ait, sur la scène de ce monde, d'autre action que de Dieu et la toute-puissance dont sa nature, si élevée au-dessus de celle des hommes, est la détentrice. Dieu peut intervenir à son gré dans les actions des hommes ou se substituer à eux, sans que ces derniers sachent seulement qu'ils sont mus et gouvernés jusque dans les mouvements apparents de leur libre arbitre. "

Se reconnaître comme créature devant Dieu, c’est louer Dieu….

Mais louer Dieu, ce n’est pas seulement lui rendre un culte, mais se tourner vers autrui :

La piété ne consiste pas à tourner vos visages vers l'Orient ou l'Occident. Mais la véritable piété, c'est celle de celui qui croit en Dieu, au Jour Dernier, aux anges, au Livre et aux prophètes, c'est celle de celui qui, pour l'amour de Dieu, donne de son bien à ses proches, aux orphelins, aux malheureux, aux voyageurs et aux mendiants, ou l'emploie pour racheter les captifs; c'est celle de celui qui accomplit la prière et s'acquitte de l'aumône; c'est celle de celui qui tient les engagements qu'il a contractés, de ceux qui sont constants dans l'adversité la souffrance et aux jours de détresse. Voilà les croyants sincères, voilà ceux qui craignent Dieu (Coran 2.177)

Pour l'islam, la relation à Dieu ne peut être purement abstraite, elle a besoin de s'exprimer dans le vécu, dans le tissu de la vie quotidienne individuelle et de la cité, sinon elle risquerait d'être vidée de toute substance. La foi est un vécu individuel et social.

La Sunna est de la même veine.

Le premier hadith ("dit" du Prophète) cité dans le "Livre de la Foi" est fort normalement celui qui énumère les cinq piliers de l'islam, donc définit implicitement la foi comme acte, puisque les quatre derniers piliers de l'islam après la confession de foi (shahâda), sont des actes rituels: la prière, l'aumône légale, le pèlerinage et le jeûne de Ramadan.

Font aussi de la foi, disent les hadiths suivants:

la prière ( Bu 2.30)

le jeûne du mois de Ramadan en vue de Dieu seul (2.20)

la prière de la Nuit du Destin (2.25)

les prières surérogatoires du mois de Ramadan (2.27),

mais aussi :

la pudeur (2.2.1)

suivre un convoi funèbre (2.35.1)

éviter les combats entre les croyants (2.21)

Cette solidarité entre les hommes, est provoquée par leur commune obéissance au Prophète .

Elle est exprimé par le terme arabe de walâya, qui provient d'une racine signifiant "être proche, être ami".

C'est en quelque sorte l'Amitié qui lie Dieu à l'homme et l'homme à Dieu et les hommes entre eux et qui aboutit au pacte de solidarité entre tous les membres de la Communauté, et qui donne à la Communauté musulmane sa cohésion devant Dieu, en tant que créatures de Dieu solidaires et conscientes qu’elles ne se suffisent pas à elles-mêmes, mais qu’elles doivent chaque instant de leur vie et chaque souffle de leur existence à Dieu, et à Dieu seul.

 

( JID 15 novembre 2007)