Le Courrier du GERI           ----------->

UNICITÉ, DIVERSITÉ, DUALITÉ

d'après

UNE LECTURE PLURIDIMENSIONNELLE DU

CORAN

 

Khaled ROUMO 

 

 

 

 

 

Lire

C'est comme

Une femme qui met au monde un nouveau-né,

Une personne qui s'isole pour méditer,

Un vent qui, à temps, vient souffler.

 

 

 

 

UNE APPROCHE IMMÉDIATE

 

 

Cet essai aborde le Coran sans intermédiaire autre que la connaissance de l'arabe. Le texte est sollicité plutôt à la manière d'un texte littéraire (qui parle de lui-même par lui-même) avec ce que les mots et les phrases offrent comme résonances et corrélations lexicales, poétiques, philosophiques et spirituelles. Toutefois, l'auteur se sent tributaire de toutes ses lectures issues du patrimoine universel en général et des apports français et arabes en particulier.

 

Nous éviterons de tomber dans le piège de l'autojustification et de la contre-offensive habituelles en réponse aux jugements extérieurs portés par une certaine tradition orientaliste encore vivace que dénonce Henri Corbin :

 

"C'est une assertion assez courante en Occident, qu'il n'y a rien de mystique ni de philosophique dans le Qorân, et que philosophes et mystiques ne lui doivent rien."

 

Pour rompre avec une démarche axée sur "ce que les Occidentaux trouvent ou ne trouvent pas" dans ce Livre, H. Corbin propose judicieusement de l'aborder comme le font les Musulmans eux-mêmes. Or, tout en reconnaissant notre dette à l'égard de l'érudition des savants musulmans et orientalistes, nous partons à la recherche du sens intérieur du texte sans l'occulter au profit d'une vision positiviste des choses ni le perdre de vue dans des perspectives d'exégèse ou de droit canon ; mais sans aucunement en trahir le contenu à force de le solliciter.

 

Enfin, il est certain que toute lecture, quelque fidèle qu'elle soit, est guidée par un besoin de sens, propre au lecteur et à son époque.

 

 

LECTURE EN QUATRE DIMENSIONS

 

Intériorité

 

Avant qu'il ne soit un texte proposé à la lecture, le Coran (parole de Dieu pour les musulmans) se présente, lui-même, comme une connaissance intime, un savoir intérieur, une somme de

 

"signes évidents [inscrits] dans les coeurs de ceux auxquels la Science fut donnée".

 

Infinitude

 

Ce savoir intérieur, loin d'être exclusivement contenu dans un livre écrit, est appelé à s'étendre à l'infini :

 

"Dis : si la mer était d'encre

et destinée à transcrire les paroles de mon Seigneur,

elle s'épuiserait avant que ne soient épuisées ces paroles,

même si Nous lui apportions une étendue à elle équivalente"

 

"Si ce que la terre porte comme arbres était des plumes,

que la mer était [de l'encre] et augmentée de sept autres mers,

les paroles de Dieu ne s'épuiseraient pas..."

 

Intériorité et infinitude sont les deux dimensions qui autorisent, par conséquent, tout lecteur de ce livre à se libérer de la pesanteur de la lettre pour bénéficier de la grâce de l'esprit. Ainsi, tout sacré qu'il soit, le texte du Coran offre les moyens de son propre dépassement.

 

Antériorité

 

Le Coran, Science octroyée par Dieu à l'être humain, procède d'un temps antérieur, celui de la préexistence. En effet, avant de venir à la vie terrestre, les humains, dans leur totalité, en ont été imprégnés :

 

"Et quand ton Seigneur tira des reins des enfants d'Adam leur progéniture et les prit à témoin sur eux-mêmes :

- Ne suis-je pas votre Seigneur ?

- Si, disent-ils, nous en sommes les témoins.

- Cela afin que, le jour de la résurrection, vous ne disiez pas :

"Nous fûmes pris au dépourvu."

ou encore :

"C'étaient plutôt nos ancêtres qui, jadis, associaient à Dieu d'autres divinités, nous n'avons fait que leur succéder comme descendance. Vas-Tu nous faire périr suite à leur imposture ?"

 

C'est ce que la tradition musulmane appela par la suite "le pacte initial". Et cet enseignement originel destiné à "immuniser" la conscience humaine contre toute sorte d'idolâtrie, est contenu dans le Coran : version nouvelle d'un langage archétypal donnée, à un moment précis de l'Histoire, en langue arabe.

 

 

LECTURE EN RÉSONANCE

 

L'islam naît sous le signe de la lecture

 

Par ailleurs, l'islam naît sous le signe de la lecture :

son livre fondateur tire son nom du mot arabe

qur’ân qui veut dire "lecture"

et le premier mot de la révélation coranique est "lis", Iqra' :

une injonction à la lecture .

 

De quelle lecture s'agit-il au juste ? Certainement pas d'une opération qui consiste exclusivement à déchiffrer un texte écrit ! car la tradition est unanime : lorsque le mot iqra’ se dessina dans sa conscience, Muhammad, le prophète de l'islam, se livrait à la méditation dans une grotte située près de la Mecque et n'y disposait d'aucun livre. Que devait-il donc lire ?

 

Pour placer le mot iqra’ dans son contexte, il convient de le citer dans la phrase où il figure. Pour ce, nous en reproduisons ici cinq traductions qui, disons-le d'avance, montrent combien l'exercice est périlleux car infiniment appauvrissant :

 

I. "Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé,

créé l'homme d'une adhérence"

 

II. "Lis au Nom de ton Seigneur qui a créé!

Il a créé l'homme d'un caillot de sang."

 

III. "Lis ! au nom de ton Seigneur qui créa

créa l'homme d'une adhérence"

 

IV. "Lis au nom du Dieu créateur.

Il forma l'homme en réunissant les sexes."

 

V. "Lis au nom de ton Seigneur qui a créé tout ;

Qui a créé l'homme de sang coagulé."

 

 

 

Les ressources lexicales de l'arabe

 

Mais avant d'interroger ces traductions et pour rester fidèle aux deux principes d'intériorité et d'infinitude qui guident notre "lecture", quatre termes clefs doivent être examinés à partir de leurs racines arabes :

 

1. lis / iqra' ;

2. seigneur / rabb ;

3. homme / insân ;

4. adhérence, sang coagulé, caillot de sang, réunion des sexes / `alaq

 

1. Iqra'

 

Le premier terme iqra’ est l'impératif de la racine QR' "lire". Deux traductions seulement sur cinq proposent, en notes, d'autres acceptions : la II donne "récite, prêche" ; la III retient le terme "lis" par égard pour la tradition. "Il va s'agir bien sûr, ajoute J. Berque, d'une psalmodie opérant sur un texte soit écrit, soit mémorisé, soit miraculeusement déployé. Un autre sens de la racine : "rassemble !" ne saurait être négligé".

 

Rappelons-le : ce ne sont pas uniquement les traductions qui, et c'est la nature de l'exercice, limitent la portée des mots et les empêchent de se répandre en un essaim de significations revivifiantes mais encore les interprétations réductrices faites au sein de l'aire linguistique arabo-musulmane elle-même ; conséquence logique de l'habitude d'aborder le Coran comme un simple texte au lieu de le recevoir comme une parole confirmant un savoir préexistant dans la conscience du lecteur.

 

Mais n'est-ce pas le destin de tous les textes lorsque la rencontre, entre le chercheur et le signe recherché, est occultée au profit d'une leçon close que l'on considère comme délivrée une fois pour toutes à une époque précise ? Que dire aussi de la sacralisation du texte qui donne l'opposé du résultat escompté ? Trop de vénération tue le dialogue ! Ne s'agit-il pas plus précisément d'une peur sacrée conduisant à une paralysie spirituelle ?

 

Alors pour redonner à la racine QR’ son souffle initial, pourquoi ne pas le retrouver dans le dictionnaire, riche de toutes ses connotations ? Retenons-en quelques unes :

 

- suivre une affaire pour en connaître les états et les caractéristiques ;

- réunir les parties d'une chose et les rassembler ;

- donner naissance (s'agissant d'une femme enceinte)

- s'isoler pour s'adonner à la méditation, mener une vie monacale ( sous la forme verbale : aqra’ ).

- qur’ân (Coran) n'est autre que le substantif verbal de la racine QR’ !

 

Tentons maintenant une incursion du côté du français : l'étymologie latine du mot "lire" comporte, heureuse coïncidence !, entre autre l'action de

 

ramasser, rassembler, recueillir

discerner, déchiffrer et enseigner, professer .

 

C'est comme si les deux langues, l'arabe et le français, s'étaient donné rendez-vous pour nous rappeler qu'avant de rassembler des lettres pour déchiffrer un mot et puis établir le lien entre les différents mots d'une phrase, l'acte de lire consiste à rechercher -en soi et tout autour, les éléments éparpillés du sens pour les identifier, les rassembler, les porter en soi avant d'en communiquer la somme unifiée.

 

 

 

2. Rabb

 

Le deuxième terme rabb ne peut se traduire que par seigneur. Ecartons donc le mot Dieu employé dans IV. Rabb procède de la racine RBB qui admet, entre autres, les acceptions suivantes :

 

diriger, posséder, réformer, éduquer, accroître, réunir, rendre meilleur...

 

Une racine toute proche RBW signifie :

 

croître et élever, éduquer.

 

Ne mérite donc le titre de "seigneur" que l'entité capable de produire tous ces actes réunis : pour diriger et posséder, il faut être en mesure d'en assumer toutes les responsabilités consécutives. Ainsi le pouvoir apparaît-il comme une charge et non pas comme un privilège.

 

3. Insân

 

Le troisième terme insân est rendu par "homme" dans les cinq traductions. C'est plutôt d'être humain qu'il s'agit car l'arabe dispose du mot rajul pour désigner l'homme (au masculin). Insân provient de la racine ‘NS qui s'oppose à WHŠ.

 

Le premier évoque :

 

la proximité, l'intimité, la compagnie

se laisser apprivoiser, retrouver la tranquillité de l'esprit avec l'autre, la quiétude par l'autre...

 

et le second :

 

l'ensauvagement, l'angoisse de la solitude, l'oppression de l'isolement.

 

D'aucuns notent que le terme insân est construit au duel, ceci induit que pour recouvrer son humanité, il faut que l'un soit en dialogue avec l'autre, désiré ou recherché comme partenaire d'une relation.

 

Citons encore une racine toute proche puisqu'elle partage la même matière consonantique NSY "oublier" qui vient rappeler à l'être humain le danger qui le guette dans sa recherche :

 

"Ne soyez pas comme ceux qui ont oublié Dieu

si bien que Dieu leur a fait oublier leur propre identité"

 

4. `alaq

 

Enfin le quatrième terme `alaq vient de la racine `LQ qui peut recevoir les quatre connotations mentionnées ci-dessus. Seul J. Berque signale en note, à juste titre, d'autres suggestions qui expriment l'amour. Qu'en est-il au juste ?

Biologiquement, la métaphore de la sangsue

 

caillot de sang, sang coagulé, adhérence

 

évoque l'état du foetus dans la matrice qui :

 

s'accroche, se suspend, adhère, s'attache , dépend.

 

Et dans une relation amoureuse, toutes ces connotations sont bien appropriées. Nous en retenons attachement . Ainsi, au sens propre comme au figuré, 'alaq décrit, à lui tout seul, la condition humaine faite de liens et de rapports.

 

L'évolution : une quatrième dimension

 

D'ailleurs le processus de permutation (changement de l'ordre des consonnes) confirme cette acception. Revoyons la même racine :

 

`LQ : s'attacher, s'accrocher, se suspendre, adhérer, dépendre

QL` : arracher

`Q L : attacher au moyen d'un noeud (s'agissant d'une monture) , concevoir

 

C'est cette dernière racine, substantifiée, qui donne son nom à la raison (entendement : al-`aql) .

Comme si la condition humaine était gouvernée à la fois par une passion amoureuse faite d'attachement et d'arrachement (aveugles, instinctifs, périlleux) de même que par une raison qui vient faire la part des choses en introduisant le détachement pour ancrer l'être, d'une expérience à l'autre, dans des havres de paix.

 

Un itinéraire témoin

 

Le cheminement d'Ibrahim (Abraham), retracé dans le Coran, n'est autre qu'une succession d'attachement et d'arrachement à des entités de plus en plus belles, grandes et élevées avant que ne soit établie la distance nécessaire entre l'absolu du désir et ses dérivés relatifs :

 

"Quand la nuit se fut épaissie autour de lui, il vit un astre et se dit :

"Voilà mon seigneur !"

Mais l'astre disparut, et il se dit alors :

"Je n'aime pas tout ce qui est voué à s'évanouir."

Lorsqu'il vit ensuite poindre la lune, il se dit :

"Voilà mon seigneur !"

Au moment où elle vint à s'éclipser, il se dit :

"Si mon Seigneur ne me mettait pas sur la bonne voie,

je compterais certes parmi les égarés."

Lorsqu'il vit apparaître le soleil, il se dit :

"Voilà mon seigneur, c'est plus grand !"

Mais constatant son déclin, il dit :

"O mon peuple, je suis innocent de tout ce que vous associez à Dieu !

Je tourne ma face -exclusivement et sans rien Lui associer-

vers Celui qui créa [à partir du néant] les cieux et la terre."

 

Le récit de cette marche progressive de l'esprit vers la Source de lumière illustre bien la quatrième dimension dans l'approche du Coran : l'évolution. Ainsi dégagées, antériorité, intériorité, évolution et infinitude désencombrent-elles les différents canaux du sens et les relient entre eux pour élargir les horizons du texte.

 

Une tentative de relecture à quatre dimensions

 

Afin de donner une idée ne fût-ce qu'approximative du rapport unissant, au texte coranique, la conscience musulmane le long d'une vie, invitons le lecteur à rapporter le mot `alaq -avec ses différentes connotations au propre comme au figuré- aux quatre dimensions susmentionnées :

 

- l'antériorité rappelle l'attachement originel -de la créature au Créateur- scellé depuis la préexistence.

 

- l'intériorité traduit la germination de ce lien en un amour qui s'épanouit du dedans vers le dehors et que nul ne saurait en commander le développement de l'extérieur ; il y va de l'authenticité d'une expérience, de son caractère strictement intime et de la liberté absolue de son déroulement. C'est la parole de vérité qui sommeille en nous et qu'il s'agit de faire revivre.

 

" N'as-tu pas vu comment Dieu propose une parabole :

une bonne parole ressemble à un bon arbre

dont les racines sont fermes et la ramure dans le ciel,

et qui donne ses fruits en toute saison

selon la permission de son Seigneur ?"

 

- l'évolution ouvre cet attachement sur l'imprévu, l'inconnu, le mystère que contiennent les successives épreuves, tentations, surprises, impasses et issues de la condition humaine dont la finalité est de retrouver -à travers la création- la confirmation du pacte initial. Tel est d'ailleurs le sens de la marche spirituelle accomplie par Abraham :

 

"Ainsi faisons-nous voir à Ibrahim

le règne des cieux et de la terre

afin qu'il compte parmi ceux qui accèdent à la certitude."

 

- l'infinitude promet enfin à cet attachement de se relier au fil invisible qui conduit de dunyâ la vie immédiate (sur terre) à âkhira la vie ultime (l'au-delà) :

 

"Hâtez-vous vers un pardon accordé par votre Seigneur

et un paradis (janna, jardin) aussi vaste que les cieux et la terre."

 

Le mot en soi est donc un support de méditation ! Que dire maintenant de la phrase considérée d'abord en elle-même, puis dans un contexte, de ses résonances avec d'autres phrases et enfin avec la totalité du texte ?

 

Essayons de relire alors, à la lumière de ces éclaircissements lexicaux et sémantiques, les deux premières phrases de la révélation. Nous allons nous trouver face à une profusion de significations convergeant pourtant vers un seul et unique sens : rétablir le lien avec le Créateur.

 

Le lecteur est prié ici de tenter, par lui-même, cette relecture en s'appuyant sur les matériaux linguistiques et contextuels dont il dispose. Pour ce, les quatre termes élucidés plus haut sont maintenus en arabe :

 

Iqra' au nom de ton Rabb qui créa

créa l'insan d’`alaq.

 

Le simple voisinage des termes offre à l'esprit une multitude d'itinéraires à donner le vertige ! Iqra' au nom de ton Rabb ! Cet insân -qui ne saurait être soi s'il ne contenait pas l'autre- va immanquablement chercher sa "ration" d’`alaq. "Ration" ! l'image n'est pas de nous car c'est l'une des connotations de cette racine :

 

ce avec quoi les bestiaux trompent leur faim en attendant leur vraie ration,

le peu de nourriture.

 

Etant donné que, de l'être humain à Dieu, l'amour ne peut pas s'obtenir sur commande, ce premier est quasiment forcé -de par sa constitution première- à s'inventer des substitutifs : une ration !

 

Un éclairage par le manque

 

Pour faire ressortir la fatale nécessité de trouver sa ration d'`alaq , douloureuse quête semée d'embûches, nous choisissons de l'illustrer par des mots offrant une quadruple distance par rapport au contexte coranique (le genre littéraire, le caractère profane et le double écart dans le temps et l'espace) :

 

"Tant que nous ne serons parvenus à supprimer

aucune des causes du désespoir humain,

nous n'aurons pas le droit d'essayer de supprimer

les moyens par lesquels l'homme essaie

de se décrasser du désespoir."

 

"L'alcool a rempli la fonction que Dieu n'a pas eue...

Ce visage de l'alcool m'est venu avant l'alcool.

L'alcool est venu le confirmer.

J'avais en moi la place de ça..."

 

Un éclairage par le don

 

En revanche, lorsqu'on dispose de son indispensable supplément d'être `alaq, les innombrables brisures d'attachement qui, par leur dispersion, morcellent l'être et le voue à la perdition, finissent par s'amasser grâce aux retrouvailles avec cet autre soi, garant de la croissance, Rabb, et de la fructification d'un brin d'amour promis à embrasser l'immensité.

 

Prenons de la distance par rapport au texte coranique et interrogeons, à ce sujet, une autre tradition spirituelle, hors champ sémitique :

 

"De la nourriture ont surgi les êtres,

la nourriture est née de la pluie,

la pluie est née le don,

le don est né de l'action,

 

l'action est née de la Conscience, sache-le,

la Conscience est née de l'impérissable.

...............................................................................

 

Ainsi tourne la roue cosmique.

Qui, ici-bas, ne la fait pas tourner sans cesse,

vaine est son existence.

..............................................."

 

L'être humain, fait d'attachement, trouve ainsi sa place et le sens de sa vie dans une chaîne de filiation qui porte, en soi, l'amour de l'Autre (Dieu, l'univers et l'humanité) et le transmet de génération en génération.

 

 

* * *

 

A condition qu'elle soit pluridimensionnelle, comme nous venons de le rappeler, la lecture est l'unique voie d'accès à l'univers coranique construit autour des axes suivants :

 

1. l'unicité de Dieu,

2. la variation dans la création,

3. la dualité.

 

 

* * *

 

 

 

 

 

L'UNICITÉ DE DIEU

 

 

Nous avons vu plus haut les différentes connotations qu'évoque le mot rabb (seigneur). Ayons-les présentes à l'esprit lorsque Joseph, prophète de l'Ancien Testament, s'adresse, d'après le récit coranique, à deux personnes détenues comme lui dans les prisons du Pharaon :

 

"O mes deux compagnons de prison !

des seigneurs épars vaudraient-ils mieux que Dieu :

l'Unique, l'Irrésistible ?"

 

Il est à noter ici que rabb (seigneur) et Allâh (Dieu) voisinent dans le même verset et que le second Allah dérive de deux racines : WLH et 'LH qui suggèrent essentiellement l'idée de l'amour passion et de la perplexité. Cette dernière connotation est liée au désespoir du chercheur, à la déroute de l'amant privé de l'objet de son amour ; elle jalonne les différentes étapes de notre expérience de Dieu qu'elle soit immédiate ou qu'elle passe par la création.

 

L'unification de l'expérience amoureuse résulte donc de cette tension qui nous met face à l'unicité divine, et si Dieu est irrésistible c'est parce qu'Il nous aide à rassembler nos attaches dispersées dans la finitude, véritable prison de l'âme. Autrement dit : en s'attirant tout notre amour, seul Dieu -entité qui triomphe de toutes les autres en nous libérant de leur emprise- est perçue comme le meilleur et l'unique Seigneur.

 

 

LA VARIATION DANS LA CRÉATION

 

 

Il conviendrait d'entendre ce terme comme en musique -variation sur un même thème - et de contempler la variété des choses dans le temps et leur diversité dans l'espace. Ainsi voyons-nous la création receler des signes âyât que reflètent

 

parité, polarité, diversité, alternance, succession,

 

autant de principes qui guident l'esprit humain dans sa recherche du sens et que traduisent les deux racines arabes ZWJ et KH-L-F employés dans le Coran. Il s'agit de découvrir l'Auteur à travers l'oeuvre.

 

Deux acceptions du mot "signe" sont à solliciter:

 

- chose perçue qui permet de conclure à l'existence ou à la vérité (d'une autre chose, à laquelle elle est liée) ;

- mouvement volontaire, conventionnel, destiné à communiquer avec qqn, à faire savoir qqch. par signes.

 

Le premier mouvement va de l'être humain vers Dieu et le second suit le sens inverse. Or, le texte coranique signale ces deux mouvements comme une seule et unique voie ascendante/descendante susceptible de mener à la certitude qui repose sur l'évidence :

 

"...et adore ton Seigneur

jusqu'à ce que t'arrive la certitude."

 

Parité et polarité ZWJ

 

Ces deux termes sont utilisés pour essayer de restituer le sens de la racine ZWJ avec ses dérivés qui embrassent, dans le Coran, les différents règnes : humain, animal, végétal, minéral et autres qui nous sont encore inconnus.

 

Il est éclairant de choisir, dans le lexique français, le mot "paire" :

 

- paire : désigne deux choses de même espèce qui vont nécessairement ou ordinairement ensemble.

- (en moyen français) paire a commencé à s'appliquer aussi à deux personnes unies par l'affection ou par une similitude d'état, entrant dans la locution proverbiale les deux font la paire

 

Quant à la polarité, nous nous attachons à la racine grecque

 

" pôlos " qui désigne le pivot sur lequel tourne une chose, puis l'axe du monde et l'axe polaire.

 

Nous faisons aussi appel à la symbolique de ce terme utilisé en biologie :

 

particularité d'une cellule, d'une structure vivante de posséder deux pôles qui diffèrent de point de vue de leurs potentialités ou de leurs fonctions).

 

Les passages du Coran qui proposent cette double réalité, faite de parité et de polarité, à la méditation sont multiples :

 

"Loué soit celui qui tout créa par paires :

celles qui poussent de la terre,

celles que forment les humains,

et celles que ces derniers ne savent pas."

 

Diversité, alternance, succession KH-L-F

 

La racine arabe recouvre tous ces sens à la fois ! Elle exprime la diversité de la création dans les différents règnes : langues et couleurs des humains, espèces animales et végétales aux dons et aux fruits multiples, couleurs variées du minéral. L'unité de Dieu perçue à travers la diversité de la création ressort de ce verset offert à la méditation :

 

"Ne vois-tu pas que

Dieu a fait descendre du ciel de l'eau

dont Nous faisons sortir des fruits aux couleurs variées ?

Il en est de même des montagnes

striées de blanc, de rouge et de noir ténébreux !

Les humains, les animaux et les bestiaux

se présentent pareillement

sous des couleurs diverses.

[La création] est ainsi !

mais seuls craignent Dieu -parmi ses adorateurs-

ceux qui détiennent la connaissance."

 

Il est à noter que la connaissance dont il est question ici est le fruit d'un cheminement rationnel qui permet de s'élever du relatif à l'absolu au moyen de l'attention prêtée à la réalité. Le sens esthétique est sollicité de même que l'étonnement émerveillé.

 

La même racine KH-L-F suggère aussi l'alternance :

 

"Dans l'alternance de la nuit et du jour,

dans tout ce que Dieu a créé dans les cieux et sur la terre

résident des signes

pour ceux qui se gardent de fausser l'ordre de la création."

 

Elle exprime également la succession (l'être humain héritier de Dieu sur terre) :

 

"Dieu a promis à ceux d'entre vous

qui ont mis leur foi en Lui

et accompli les oeuvres salutaires

de leur donner la succession sur terre

comme Il l'avait fait avec leurs devanciers..."

 

 

DUALITÉ

 

 

Iblis, le Désespéré, travestit l'ordre de la création

 

Comment se fait-il que ce qui est destiné à élever l'être humain vers son Créateur, à savoir le principe de variation, devienne une source de dissension, de division et de conflit ? Par quel détour la différence, parure et richesse de la création susceptible à rompre la monotonie et à éviter l'uniformité, fait naître les différends ?

 

Justement, la même racine KH-L-F, étudiée plus haut, revêt aussi le sens de différends ! Comme si la langue arabe, au moyen d'un même vocable qui signifie une chose et son contraire, tend à nous rappeler que le même principe peut être perverti et détourné de son but. Dieu ne met-il pas les humains en garde contre ce mauvais penchant ?

 

"Ne devenez pas comme ceux qui se divisèrent

et entrèrent en différend

après que l'évidence leur est parvenue."

 

L'explication est à trouver du côté de l'existence du Mal porté et fructifié, aux dépens des humains mais avec leur complicité, par Iblis. Il faudrait se référer aux différents récits coraniques de la création du couple adamique pour cerner le rôle et la stratégie d'Iblis qui s'est juré de perdre les humains. C'est une entité active dont le nom dérive de la racine :

 

BLS : désespérer, perdre, s'attrister...

 

La même racine, permutée donne :

 

LBS :vêtir et travestir :

 

"Et ne travestissez pas le vrai avec le faux

et ne cachez pas sciemment la vérité ?".

 

Alors, à l'image de cette permutation lexicale, l'Esprit du mal, comme par une sorte d'inversion du sens du souffle vital, travestit la beauté de la création pour la réduire à une repoussante laideur de manière à communiquer le même désespoir aux humains. Ne leur promet-il pas un règne impérissable, le statut de l'ange infaillible et l'immortalité ? En succombant à cette tentation, les humains s'érigent comme maîtres de leur sort et de l'univers ! Mais incapables d'atteindre ce but, ils retombent dans le désespoir.

 

Ainsi s'infiltre la dualité dans le vaste champ de la création (faite de parité, polarité et variation), en pervertit le principe et le corrompt si bien que l'on finit par voir un ennemi en notre semblable - le racisme et le sexisme ne sont autres que des maladies de l'âme engendrées par cette néfaste substitution.

 

Le mal voile ainsi la face de ce qui est différent pour en altérer le sens et le transformer en différends. Et au lieu de faire la différenciation entre le Bien et le Mal, on se livre à une sorte de discrimination qui établit une hiérarchisation au sein d'une création voulue harmonieuse et égalitaire par Dieu :

 

"O humains !

nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle

et constitués en peuples et tribus

afin que vous vous retrouviez dans une mutuelle connaissance.

Les plus dignes parmi vous, au regard de Dieu,

sont ceux qui se gardent de fausser l'ordre de la création."

 

 

 

 

L'épreuve de la différence - l'unité de l'espèce humaine

 

En effet, seul Dieu peut protéger l'être humain contre le travestissement du Désespéré (talbîs Iblîs ) comme certains auteurs musulmans, usant de permutation, ont fait le rapprochement entre les deux termes. Quant à ce qui subsiste entre les humains comme différences, il sied de ne pas le transformer en différends, susceptibles de générer des conflits, et de se rappeler que l'humanité est une et compter sur Dieu pour faire l'arbitrage final :

 

"A chacun Nous avons donné une loi et une voie ;

et si Dieu l'avait voulu,

Il aurait fait de vous une seule communauté.

Mais Il a voulu vous éprouver

par les dons qu'il vous a faits.

Hâtez-vous d'accomplir les meilleures oeuvres.

Vers Lui se fera votre retour,

et Il vous informera alors au sujet de vos différends."

 

Différends traduit ici partiellement et provisoirement le terme yakhtalifûn de la racine KH-L-F aux multiples connotations mentionnées plus haut (diversité, alternance, succession) comme pour nous rappeler la réalité suivante : pour qu'un don porte vraiment son nom, il faut qu'il soit différent de tous les autres dons. Et c'est ainsi que tout don devient une épreuve pour celui qui le reçoit : va -t- il le considérer comme un signe qui le renvoie au Donateur ou en usera -t- il comme un outil de pouvoir et de domination à l'encontre de ses semblables ?

 

Revenons au terme yakhtalifûn dont dépend l'étendue, la richesse et la profondeur du champ sémantique du verset cité ci-dessus. Constatons, à cet égard, combien sont réductrices les cinq traductions consultées auparavant :

 

I. ce en quoi vous divergiez

II. de vos différends

III. de vos divergences

IV. en quoi vous avez erré

V. vos différends

 

Faisons maintenant appel aux autres connotations et découvrons comment le sens du verset va se déployer dans de multiples directions pour nous révéler différents niveaux de compréhension. Dieu informera chacun selon son positionnement antérieur dans l'existence qui correspond au stade de son évolution spirituelle. Le Créateur viendra, à la résurrection, "cueillir" sa créature là où le cheminement, de cette dernière, a connu son terme. Parmi toutes ces épreuves, toutes ces énigmes

 

différends,

différences,

diversité,

alternance,

charge successorale sur terre, confiée par Dieu à l'être humain.

 

laquelle retient l'esprit, le met en échec, le rend perplexe, l'arrête dans son élan vers la découverte du mystère infini ? Une seule, plusieurs ou toutes à la fois ? A chacun de s'inscrire, selon l'intensité de son désir, dans ce champ du possible !

 

 

DE SOI A L'AUTRE : FAILLE ET PASSERELLE

 

 

Discours sur l'autre et expression de soi

 

Citons ce verset en guise de conclusion :

 

"Nous leur montrerons nos signes

sur les horizons

et dans l'intimité de leurs âmes

jusqu'à ce qu'il leur devienne évident

qu'il s'agit de la Vérité."

 

Ce dont il est question, répétons-le, c'est la réalisation spirituelle tahaqquq qui s'obtient au moyen d'une double lecture faite d'intériorité et d'extériorité mais toujours en expansion : l'horizon du savoir se profile, de prime abord, comme un absolu de perception ! mais il suffirait que l'esprit change d'emplacement pour qu'il constate le déplacement de l'horizon, ligne de jonction du ciel et de la terre ! et l'absolu de devenir relatif ! De dépassement en dépassement, nous accédons à la certitude !

 

Mais faute d'être attentifs à cette saisissante réalité, nous nous mettons à porter des jugements relatifs au plan du salut, nous nous substituons à Dieu pour disposer de son amour et l'attribuer selon des critères humains inévitablement erronés même s'ils sont établis d'après les plus nobles intentions :

 

"Seraient-ce donc eux

qui distribuent la miséricorde de ton Seigneur ?"

 

Même Louis Massignon, celui qui approcha le plus intimement l'islam, n'a pas échappé à la tentation :

 

"Car mon expérience personnelle, dit-il, me faisait pressentir que les plus abandonnés des hommes, au sens métaphysique, ce sont les musulmans, ces mystérieux exclus des préférences divines dans l'histoire, fils d'Abraham pourtant, mais chassés au désert avec Ismaël et Agar."

 

Or, quand, à la vision de Massignon, on compare la version coranique de la traversée accomplie par Ibrahim et Isma`il, l'on s'aperçoit que le but en est d'établir, près de la Maison sacrée à la Mecque, une communauté assidue à la prière et appelée, avec l'aide de Dieu, à apprivoiser les coeurs des gens. Il est donc question de mettre en expansion l'aire de la foi plutôt que d'être exclus d'un quelconque festin spirituel !

 

 

L'apprivoisement des coeurs

 

Tant il est clair qu'une faille sépare le discours sur l'autre de l'expression de soi ! La reconnaissance mutuelle ta`âruf, dont il est question plus haut, ne saurait se faire entre les humains, dans la variété de leurs dons et itinéraires, si ce fossé n'était comblé. Et les musulmans, lecteurs privilégiés du Coran, sont appelés à s'atteler plus assidûment -comme ils le furent dès la naissance de l'islam- à cette tâche.

 

Il est ici une notion coranique très précieuse ta’lîf, ayant présidé à la naissance de la première communauté musulmane, qui signifie apprivoisement des coeurs :

 

"Attachez-vous tous fortement à la cordée de Dieu

et ne vous divisez pas.

Et rappelez-vous la grâce dont Dieu vous a gratifiés

lorsque, d'ennemis, Il a fait de vous des frères

en apprivoisant vos coeurs"

 

" ...si tu avais dépensé

tout ce que la terre contient [comme trésors],

tu n'aurais pas pu mettre [leurs coeurs] à l'unisson.

Mais Dieu l'a fait..."

 

Le message coranique, porté par la langue arabe, s'adresse à l'humanité entière : l'appel n'est jamais fait d'une manière exclusive sur le mode "O Musulmans !" mais plutôt "O êtres humains !" Car l'apprivoisement des coeurs est une vocation universelle qui est à l'oeuvre pour construire cette seule et unique communauté dont parle le Coran. A ce titre, l'islam et l'arabe, comme tous les trésors du patrimoine humain, ne sont pas la propriété d'une confession ou d'un peuple.

 

Cependant, afin que les Musulmans ne trahissent pas le pacte scellé avec Dieu et ne deviennent "tel un âne chargé de livres" , ils doivent porter le Coran dans l'arabe et l'arabe dans le Coran, dans une ouverture permanente et profonde, comme le pressentit fortement le même Louis Massignon :

 

"Car une langue sémitique est langue de "témoignage", à sauver à tout prix intacte, pour influencer la future langue internationale ; la langue arabe, surtout, qui est une shahâda, internationale, depuis treize siècles."

 

Au moment où les crises identitaires déchirent la communauté humaine, la langue arabe -liée intimement au message coranique et inversement- nous rappelle une vérité simple et primordiale : de même que le tout est dans la partie et la partie dans le tout, nulle identité ne saurait se concevoir en rupture avec l'altérité. La parabole des couleurs, proposée dans le Coran à la méditation, vise à nous faire découvrir que la vue et la vision dépendent de la variation et que l'uniformisation conduit à la cessation de toute perception. Ainsi, à l'heure de la mondialisation, s'en tenir à la dimension économique ou s'accommoder de la domination d'une seule vision du monde, revient à travestir l'ordre de la création. Mais le Créateur est vivant, vigilant et tout puissant :

 

"Et si Dieu ne repoussait pas les humains

les uns par les autres,

la terre serait certainement corrompue.

Mais Dieu dispense ses bienfaits aux mondes."