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Naissance et évolution du mythe de la reine de Saba

Samuel Mahler

 

 

Introduction

 

La Bible donne l'image d'une souveraine du Sud, du nom de reine de Saba ( I Rois 10 et 2 Chroniques 9) ou de la reine de Midi (Luc 11: 31) venue éprouver la sagesse de Salomon avec des questions difficiles auxquelles Salomon donne une réponse plus que satisfaisante. Avant de s'en retourner dans son pays du Sud elle lui a remet de nombreux cadeaux. Ce récit ne présente-t-il pas la politique internationale de deux royaumes? D'autres textes encore, tels les Psaumes, ceux des prophètes Esaïe … ont donné naissance aux traditions apocryphes ou post-bibliques.

Ainsi la visite de la reine de Saba chez Salomon, fils de David roi d'Israël a donné naissance à de nombreux commentaires, traditions, légendes, histoires, sur un fond théologique, culturel, géographique, politique et social. Et innombrables sont les savants, théologiens, historiens, aventuriers, journalistes, écrivains, poètes ou musiciens à avoir voulu percer le mystère entourant cette figure féminine dont la couleur était sans doute proche d'une africaine si elle n'était pas plutôt une souveraine de l'Arabie du Sud. En effet, à l'époque où l'on ne connaissait pas encore exactement les contours de l'Afrique, il était bien sage de dire simplement qu'elle était venue à Jérusalem depuis le Sud.

Fascinante devait-elle donc être cette reine de Saba alors qu'elle reste jusqu'à aujourd'hui un grand mystère. De même en est-il de son histoire, commune aux trois grandes religions du livre, qu'il m'a été donné d'étudier de plus près.

 

La reine de Saba, souveraine de deux terres

 

Reine du Yémen ou de l'Ethiopie? s'interrogent de nombreux auteurs ainsi que tous ceux et celles qui ont entendu parler du Négus, le dernier empereur d'Ethiopie, sa Majesté Haïlé Selassié, qui jusqu'en 1973 se réclamait descendant de la reine de Saba et donc de la dynastie salomonienne. Le père Coulbeaux est sans doute le premier à relever que le mot "gheez" a deux sens, dont un seulement est retenu par les Ethiopiens eux-mêmes ce qui nourrit un sentiment national très fort jusqu'à aujourd'hui. Ainsi gheez signifie "il conquit, domina, posséda" mais aussi "émigra, quitta un pays pour un autre" avec la remarque de l'auteur :"Dans ce dernier sens, la dénomination serait moins honorable et pourrait rappeler un exil au lieu d'une conquête."

Mais c'est déjà au IIIème siècle que la légende biblique de la rencontre de Saba et Salomon est devenue pour l'Ethiopie affaire d'Etat. Axoum et Saba faisaient encore partie du même pays. Une inscription yéménite indique qu'un prince de Marib portait le titre de roi d'Axoum. Par ailleurs, au IVème siècle, le premier roi chrétien d'Ethiopie occupait le Yémen et régnait sur Saba. Une révolte chasse les éthiopiens hors du Yémen, qu'ils quittent en 575 en se disant " seuls fils authentiques de la reine " car les yéménites eux aussi avaient pour tradition de se rappeler des ancêtres et de se rattacher à une référence ancienne. Puis c'est à partir du VI ème siècle de notre ère que l'Ethiopie se renferme dans ses montagnes pour se protéger des invasions perses.

Le Coran contient un passage fort obscur mais pouvant également plaider en faveur de notre thèse de la souveraine des deux terres: " Deux jardins, l'un à droite et l'autre à gauche" même si par ailleurs le Coran dit aussi que la rupture de la digue à Marib, " le torrent a fait un verger d'amertume ". Par la suite les musulmans yéménites ont souvent réutilisés les pierres des ruines pour en bâtir des forteresse, des mosquées et des villes nouvelles.

Ainsi pouvons nous dire avec Pierre Doublet que "L'Ethiopie et Saba étaient autrefois le même pays. La mer Rouge, par endroits, n'a pas 100 kilomètres de large. Sept siècles avant notre ère, des radeaux, des barques, des navires la franchissaient. Le Yémen se peuplait de gens à la peau sombre. Sur l'autre rive s'établissaient les Sabéens."

Finalement, comment est donc né ce mythe de la reine de Saba et comment a-t-il évolué? C'est ce à quoi tenterons de répondre dans ce présent essai.

 

 

La reine de Saba entre histoire et mythe

 

 

Les fouilles archéologiques nous posent le problème de la datation des vestiges archéologiques d'Axoum: Le palais de Dongour dont les fondements ont été mis au jour par l'archéologue Francis Anfray n'est pas le palais que la tradition orale attribue à la reine de Saba car il ne daterait que du Vème siècle avant notre ère. Nous sommes confrontés à un problème analogue au Yémen celui de la chronologie et de datation des vestiges de Marib et plus particulièrement le Mahram Bilkis ou palais de la reine. Les constructions de pierres immenses attestent certes la puissance d'un royaume mais le mystère reste. Aucune trace écrite est antérieure au VIIIème siècle alors que Salomon l'aurait accueilli à Jérusalem au Xème siècle avant notre ère. Ainsi, en Ethiopie et au Yémen tout le monde parle de la reine de Saba mais qu'en est-il?

 

Le mythe engendre la découverte qui, à son tour, l'authentifie ou l'invente. Il en est ainsi depuis les premiers âges de l'humanité. De siècles en siècles, les hommes se sont transmis en les chargeant de leurs propres chimère, les fables merveilleuses qui ont enchanté le monde. Mais les savants tentèrent d'ordonner ces rêves fous. Ainsi pour Coulbeaux encore, le Kebra Nagast n'est qu'un roman abyssin écrit au XVe siècle, 2000 ans après l'aventure "et malgré l'évidente invraisemblance des épisodes décrits, le récit légendaire fait foi aux yeux de tous les Abyssins. En admettant que Mènileck (), fils de Salomon et de Makedda, soit de souche de la dynastie impériale, il n'es reste pas moins vrai que tout le reste est pure fiction du romancier abyssin". Puis il commente ainsi: " Faire remonter à la visite de la reine de Saba et aux aventures qui préludèrent à l'avènement de Mènileck au trône impérial, l'établissement et la profession du judaïsme en Ethiopie, est une prétention sans fondements et sans aucune preuve historique."

 

 

Makeda dans l'Ethiopie chrétienne – Bilkis au Yémen musulman

 

"Une bousculade dynastique en Ethiopie a donné à la tradition force d'évangile. Une royale lignée chrétienne vient d'y reprendre le pas sur l'autre. Pour démontrer qu'elle est la seule à descendre authentiquement de Salomon, le moine Yetshak refond, vers 1320, les légendes anciennes dans le Kebra Nagast, nouveau livre des rois, et recueil de merveilles ".

C'est le développement spectaculaire de l'Islam au VIIème siècle en Ethiopie qui a été la cause principale du déclin d'Axoum. Bien qu'il n'y eu pas d'agression directe, l'influence arabe dans la région de la Mer Rouge a coupé les relations et l'Ethiopie s'affirmant de plus en plus chrétienne fut peu à peu isolée du reste du monde. Bien plus encore, le déclin d'Axoum fut accéléré par la rébellion de la reine Judith contre le royaume d'Axoum et le christianisme en général. Cette rébellion a donné lieu à la destruction massive de cités anciennes, des biens de l'Eglise et la mort de nombreuses personnalités. Finalement bien que la dynastie salomonienne fut interrompue, Axoum resta la capitale religieuse du christianisme éthiopien.

 

La tradition éthiopienne telle qu'elle est présentée dans le Kebra Nagast donne une image de la souveraine comme personnage central d'un mythe racontant en effet la rencontre de Saba et Salomon à Jérusalem donnant lieu à un échange de la richesse et la transmission de la sagesse hébraïque, ainsi que son retour au pays. Ceci est accepté comme étant un événement historique.

Cependant, d'autres éléments y ont été ajoutés: un enfant naît de l'union des deux souverains appelé Baïna Lehkem ou encore Ménélik mais également un second fil de Salomon avec la servante de la reine. Quelques années plus tard, le fils de la reine effectue à son tour voyage à Jérusalem pour rencontrer son père et s'empare de l'arche de l'alliance qu'il ramène en Ethiopie. La tradition officielle véhiculée par le Kebra Nagast, attribue le rapt de l'arche aux fils aînés d'Israël que Salomon a envoyé pour assister son fils dans le royaume d'Ethiopie. D'autres traditions populaires racontent que le fils de la servante accompagne celui de la reine mais ne reconnaît pas son père alors que le fils de la reine le reconnaît parce qu'il lui ressemblait.

Au Moyen Age, ce récit devient un récit dans lequel le thème de la sexualité tend à prendre plus d'importance que la politique internationale. De ce fait, la figure d'une reine souveraine et engagée dans la politique internationale est limitée à un objet sexuel dont le grand roi Salomon se sert pour nourrir ses ambitions, celles d'agrandir son royaume et augmenter son pouvoir qu'il légitime par le fait que les traditions ou coutumes en usage ont été instaurées par le Dieu d'Israël.

 

Cependant, le mythe de la reine de Saba n'est-il pas le même dans les trois traditions issues des trois religions du livre, à savoir le judaïsme, le christianisme et l'islam?

L'histoire de la Reine de Saba racontée dans la Bible par le Livre des Rois apparaît en arabe dans le Coran mais a un accent différent dans la tradition juive. Par ailleurs, le récit de la rencontre de la reine de Saba et du roi Salomon figure dans un chef d'oeuvre de la littérature éthiopienne: le Kebra Nagast qui en guèze signifie "La gloire des rois". Quel est alors son rapport avec le Coran, référence littéraire dans l'Islam?

 

La tradition éthiopienne fait de la reine de Saba une femme riche, belle, organisée, ayant soif de connaissance or dans la Sourate 27:37 du Coran, elle est maudite par Suleiman qui la voit non comme une souveraine voisine et rivale mais plutôt comme une femme naïve et incrédule que son armée n'aurait pas de peine à écraser. A la fin de cette même Sourate au verset 58, le peuple de Saba est maudit par une grande pluie de pierres. Reste à en rechercher l'historicité.

La tradition juive semble si proche de la tradition musulmane: les auteurs juifs et musulmans ont transformé la représentation biblique d'une reine de Saba souveraine à la tête d'un peuple et responsable d'affaires politiques et religieuses, en une figure féminine aux forces démoniaques nuisant au bon fonctionnement de la société. Jacob Lassner ne rappelle-t-il pas une tension entre genre masculin et féminin? Pour Lassner il faut démoniser la femme.

 

Pour les chrétiens et surtout au Moyen Age, elle est l'épouse du Christ ou témoin du mariage de l'Eglise avec son Sauveur et pour les musulmans elle est la femme aux pouvoir surnaturels. C'est la tradition post-coranique qui lui donne le nom de Bilqis.

 

Le peuple d'Israël a-t-il jamais été aussi riche qu'au temps de Salomon? Ni avant, ni après lui, le peuple n(a connu à ce point la paix, l'unité, la richesse. Le livre des rois de l'Ancien Testament lègue à l'éternité le souvenir de cette splendeur. Israël pouvait vraiment profiter de sa situation au carrefour des grandes routes commerciales et Salomon fait tout son possible pour assurer la prospérité à son royaume: maintien de bonne relations avec les royaumes voisins, en particulier avec le roi Hiram à la tête du royaume phénicien qui se chargeait de lui faire parvenir du bois pour la construction du temple de Jérusalem. Le rois Salomon disposait de tellement d'or qu'il en couvrait le temple. Les rois lui envoyait des présents et toute la terre voulait le voir. Le mariage de Salomon avec une fille de pharaon, la rencontre avec la reine de Saba… sont l'expression de ce soucis d'échange, de bonne entente et de relation plus diplomatiques que jamais. Mais pourquoi l'histoire a-t-elle retenu la visite de la reine de Saba? Sans doute parce qu'elle fut une femme, l'une de ces rares femmes souveraine d'une terre si éloignée du centre du monde qu'était alors Jérusalem. Peut-être aussi parce qu'elle était plus belle que toutes les autres. L'histoire d'une reine, d'une femme idéale? On peut y voir un extraordinaire développement de la position de la femme dans une société de type patriarcale. Qu'en est-il de la société yéménite et éthiopienne d'aujourd'hui? Face à la modernité quelle autorité ose-t-on encore accorder à la femme yéménite? Insister sur la grandeur d'une reine n'est-ce pas avouer le désir d'une société matriarcale?

 

Il en résulte que seuls les Ethiopiens semblent y voir clair lorsqu'à un moment donné de l'histoire, ils durent donner une explication sur leurs origines, leur descendance et que leur empereur dut légitimer son pouvoir. Pour cela il se réclamait de la dynastie salomonienne. Ce moment reste encore à dater mais l'explication nous est fournie à travers un récit en guèze Kebra Nagast ou La gloire des rois. Histoire ou légende ? Un texte inédit Dersane Sion ou L'homélie sur Sion contribuera sans doute à la compréhension Kebra Nagast, chef d'oeuvre de la littérature éthiopienne comportant le récit éthiopien de la rencontre de Saba et Salomon.

 

 

Le Kebra Nagast comme référence littéraire éthiopienne

Ce n'est pas un document de première main, mais il est constitué de commentaires, de plusieurs parties telles que nous pouvons les distinguer: 1ère grande partie concernant le récit de la création et des premiers grands personnages de l'A-T jusqu'à Ruben. Puis une 2ème partie concernant la reine de Saba. Une 3ème sur Sion l'arche de l'alliance. Une 4ème concernant la chute du royaume d'Israël d'où le fait que le Kebra Nagast peut être considéré comme un commentaire en guèze du Pentateuque. Enfin, une 5ème partie traitant de la christologie en rapport avec les éléments de l'A-T, telle la question des alliances de Dieu avec Noé, Moïse puis avec les hommes à travers le Christ.

En quoi consiste la grandeur ou la gloire des rois? Qu'est-ce qui est plus grand, la loi ou l'armée? s'interroge Grégoire le Thaumaturge. En procédant ainsi, il revoit l'histoire du monde en petits chapitres pour montrer en quoi consiste la gloire des rois que seuls les rois d'Ethiopie et de Rome ont pu avoir: la venue de l'arche de l'alliance par la reine de Saba et son fils Ménélik, ainsi que la croix du Christ trouvée par Hélène la mère de Constantin au IIIème siècle.

Le moine Yetshak, pour démontrer que la lignée royale chrétienne est la seule à descendre authentiquement de Salomon, refond en 1320 des légendes anciennes dans un manuscrit Kebra Nagast, la grandeur des rois ou la gloire des rois, une sorte de livre des rois de l'Ancien Testament ou encore "un recueil de merveilles" comme le décrit Pierre Doublet. On y trouve la liste royale des descendants d'Ibna Hakim, le fils du sage Salomon et de Makeda, la reine d'Ethiopie.

Par ailleurs, le Kebra Nagast se présente comme la traduction d'un manuscrit trouvé dans l'Eglise Sainte Sophie de Constantinople et révélé au Concile de Nicé en 325 par le patriarche Domitius.

 

 

Dersane Sion, l'homélie à Sion d'Axoum

 

Nos recherches ont abouti à la découverte du texte manuscrit Dersane Sion jalousement gardé dans la petite chapelle des trésors attenante à la cathédrale Sion d'Axoum. C'est dans cette même chapelle que la tradition orale éthiopienne prétend garder l'arche de l'alliance Une croyance très forte qui ne se laisse pas briser contribue à garder un mystère total autour du Dersane Sion. En effet, des manuscrits sont déposés dans cette chapelle depuis les années soixante, où elle fut reconstruite sous l'autorité du dernier empereur Sa Majesté Haïlé Selassié. Sans doute que lui aussi avait besoin de légitimer son pouvoir, de lui donner plus de poids. L'empereur n'étant plus, il reste quelques vieux prêtres qui avec l'aide de la population essaient de garder les traditions avec une singulière fierté.

Le Dersane Sion est l'homélie à Sion l'arche de l'alliance trésor d'Axoum. Nous en avons étudié une copie récente datant de 1999 copiée par un prêtre d'un autre manuscrit datant des années 50 mais dans un piteux état. Une lecture publique et mensuelle en est faite lors de la fête de Sainte Marie, le 21 du mois. Un prêtre le lit entièrement à voix haute et les fidèles ne peuvent que l'écouter. Une interview a montré que beaucoup d'entre eux l'ont écouté et en connaissent les grandes lignes mais ne l'ont jamais vu de près. Il s'agit d'une écriture sainte réservée aux prêtres. Et pourtant, en tant qu'étudiants en théologie nous y avons eu accès.

 

C'est un trésor, une écriture sainte de l'Eglise orthodoxe qu'il faut à tout prix préserver.

 

Au bout du huitième chapitre apparaît le texte du Kebra Nagast. Une relation peut donc vraiment être établie entre les deux écrits, reste encore à savoir quelle est le plus ancien.

Le Kebra Nagast rendait gloire aux rois d'après la question que se posait Grégoire le Thaumaturge lors d'un concile. Un texte dont l'historicité n'est pas acceptée par les chercheurs occidentaux et qui par là nous montre que les savants et les lettrés éthiopiens avaient leur conception de l'histoire et leur propre style de narration. Le Kebra Nagast légitimait le pouvoir des empereurs se rattachant à la dynastie créée par Ménélik I fils issu de la rencontre de Saba et Salomon. L'histoire et le périple de l'arche de l'alliance depuis son origine jusqu'en Ethiopie y est mentionnée mais cela reste du domaine l'humain.

Ainsi le Dersane Sion est une homélie adressée à l'arche de l'alliance pour lui rendre gloire. Une glorification du divin car Sion a trois significations: ville de David, arche de l'alliance et enfin Marie. D'où la lecture de ce texte lors de la sainte Marie le 21 du mois éthiopien.

Il commence avec la formule trinitaire "Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit" comme d'ailleurs tout texte de la littérature ancienne de l'Ethiopie. Le premier chapitre traite de Sion dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Le second concerne la parole donnée à Moïse dans le désert par Egziabeher, le Seigneur du monde. Le troisième chapitre parle des enfants d'Elie et de Samuel. Au chapitre IV le voyage de Sion parmi les Philistins et son arrivée à Jérusalem. Les autres chapitres sont contractés ou alors ce sont les titres qui manquent. Soit il s'agit d'une erreur de copie, soit ces titres en tête de chapitres sont un ajout tardif. Toutefois, si l'on tient compte de la répartition de la lecture quotidienne sur une semaine de l'ensemble du Dersane Sion, ces titres on moins d'importance.

 

 

Nouvelle compréhension du Kebra Nagast à la lumière du Dersane Sion: un récit inculturé.

 

Dans la première partie de notre étude, nous nous sommes demandé si la reine de Saba avait vraiment existé: une question relative à son historicité mais à laquelle très peu de chercheurs ont pu répondre clairement jusqu'à aujourd'hui.

De nos jours, nous avons une conception l'histoire différente de celle conçue par les hommes des temps anciens pour qui le passé était un mythe et que les mythes étaient assimilés à la réalité. Nous cherchons à la tracer avec des moyens de recherches et des instruments modernes en archéologie par exemple, instruments de mesures avec des techniques de pointe que les aventuriers du début du siècle ne disposaient pas encore bien qu'ils aient pu parcourir des distances impressionnantes sur les traces de la reine de Saba. Et c'est sans doute pour cela que l'historicité de cette reine de Saba nous interpelle d'autant plus alors que pour les peuples qui racontaient la vie de cette grande souveraine, concevaient leur histoire à travers des mythes et des légendes.

Mais ne nous voudrions pas nous limiter à l'étude de l'historicité de la reine de Saba sachant que la question reste la même depuis très longtemps et que les fouilles archéologiques au Yémen, sont le seul espoir permettant d'obtenir des données nouvelles. Le domaine d'étude doit alors être redéfini pour aller plus loin: nous essayons de le faire dans le cadre de l'histoire des religions avec l'étude du processus de l'inculturation du christianisme éthiopien.

 

Le christianisme, dans notre présente étude a été représenté par la tradition orthodoxe éthiopienne que nous avons exposé en mettant l'emphase sur le Kebra Nagast, oeuvre la plus représentative du christianisme éthiopien jusqu'à aujourd'hui. Or le pays est en pleine expansion religieuse depuis les changements politiques survenu dans les années 90. En une décennie la démographie a augmenté. Certaines églises chrétiennes voient leur nombre de fidèle augmenter sans cesse sans parler du nombre de nouvelle obédience qui s'installe dans ce pays de la Corne de l'Afrique ou l'Islam connaît également une croissance. En ce qui concerne l'Ethiopie il est possible encore de parler d'un retour au religieux après quelques longues années d'oppression du religieux par le régime politique dans la république démocratique populaire d'Ethiopie, état socialiste jusqu'en 1991. Quelle est alors l'importance de ce texte guèze Kebra Nagast ou la gloire des rois alors que la démocratie fait ses premiers pas dans la nouvelle République Fédérale d'Ethiopie?

 

Ma thèse ne vise pas à dire si la reine a vraiment existé ou non. Personnellement je pense qu'elle a existé mais pas sous la forme présenté par les traditions orales et encore moins par la forme écrite, en l'occurrence le Kebra Nagast et le Dersane Sion. Alors que reste-t-il à faire ? Que pouvons nous faire si nous disons qu'elle n'existe pas? Fuir l'Ethiopie ou alors trouver une réponse qui ne blesse pas les fidèles à la foi orthodoxe. La science de son côté demande des réponses plus claires, du moins des hypothèses vérifiables. Quelles sont-elles?

 

D'une part, la reine de Saba a certainement existé vu le nombre de récits racontant sa rencontre avec le roi Salomon dont nous disposons plus d'éléments en faveur de son historicité. Si elle a existé, certainement pas alors selon la description donné par le Kebra Nagast. Les lieux ne sont pas fixés, un peu moins de richesses…

La reine de Saba aurait menée son existence en Arabie Heureuse dans la région de Marib dans l'actuel Yémen mais au cours des siècle l'Ethiopie en fit peu à peu partie et c'est là qu'un nouveau centre religion s'est établit à Axoum avec l'introduction du Christianisme pour lequel l'histoire de la reine de Saba semble avoir beaucoup plus d'importance que pour le Judaïsme ou pour l'Islam à cause de sa portée eschatologique, dimension qui a en tout cas été développée par l'art du Moyen Age ( telle la statue de la reine de Saba figurant sur le portail sud de la cathédrale de Chartes datant du XIIIème siècle ou ce vitrail conservé au Musée Notre Dame de Strasbourg, ou plus tard encore la fameuse peinture sur cuir peinture du musée de Lunéville...).

 

 

Pistes de recherche le processus d'éthiopianisation (ou d'ethiopisation )

 

Pourquoi décrire à nouveau l'histoire de la reine de Saba alors qu'elle existe en plusieurs versions et qu'elle fait l'objet de nombreux romans? Ceci pour mettre en évidence le modèle de l'éthiopianisation du personnage et de son histoire dans le cadre de l'évolution de l'histoire politique dans un rapport étroit avec l'histoire religieuse de l'Ethiopie. En effet, la problématique de la politique et de la religion est aussi ancienne que celle de l'idée d'un royaume chrétien prônée par les empereurs successifs qui affirmaient, pour mieux légitimer leur pouvoir, être les descendants de la reine de Saba et de Salomon.

 

L'éthiopianisation s'est massivement fait à partir du contexte hébreu qui lui-même s'est fait à partir d'une hébraïsation du contexte égyptien après l'exode. Notre modèle de comparaison est alors celui de la récente thèse traitant de l'origine égyptienne du peuple hébreu, de la langue et de la culture Exode

 

Mais avant que ne se fasse l'éthiopianisation il y avait un paysage culturel formé par la culture juive importée en Ethiopie par l'entourage du roi Salomon et le 1er descendant de la reine de Saba, qui dans la tradition éthiopienne est Ménélik I. Ainsi entend-on par éthiopianisation, un procédé de christianisation aboutissant à une culture dite éthiopienne avec une base chrétienne.

 

 

Conclusion

 

L'histoire de la reine de Saba apparemment, appartient à l'imaginaire de l'humanité. Sa création et sa transmission par de multiples traditions s'avère complexe - d'où peut être ce caractère de "légendaire" ou de "fabuleuse" qui lui est si souvent attribué – mais un long travail comparatif permet de retracer la formation de cette figure féminine ainsi que de déterminer les enjeux de la rencontre de Saba et Salomon, deux souverains représentant deux mondes si différents qui ont pu se rapprocher pour n'en former plus qu'un seul.

Existe-t-il le pays de la reine de Saba, le pays où poussent l'encens et les milles épices? Les explorateurs du monde n'en doutaient pas tel qu' André Malraux qui survolait la capitale du Yémen le 8 mars 1934 dans la plus grande illégalité selon le droit de l'espace aérien.

Ainsi la reine de Saba, si mystérieuse a toujours inspiré et continuera encore de le faire, les imaginatifs et les rêveurs de ce monde.

En ce temps où la Corne de l'Afrique est encore synonyme de guerre et de violence, ce travail se veut être aussi un autre témoignage: celui des histoires qui permet aux uns de rêver et aux autres de trouver des repères. Ainsi pouvons nous considérer la rencontre de Saba et Salomon comme un processus de paix avant l'heure au moyen orient, une prévention de paix afin d'assurer les échanges commerciaux qui semblent se développer sur la mer Rouge et qui tendent à supplanter les routes caravanières.

 

 

 

 

Bibliographie complémentaire

 

ARBACH Mounir "Le royaume de Saba au 1er millénaire avant J.-C." in Dossier Archéologique Yémen, n°263, mai 2001, pp.12-17.

BRETON Jean François L'Arabie heureuse au temps de la reine de Saba. Paris : Hachette, 1998,

CASSON L. The Periplus Maris Erythraei. Princeton: Princeton University Press, 1989.

DAUM Werner Die Königin von Saba. Stuttgart: Belser Verlag, 1988.

GROSJEAN Jean La reine de Saba. Paris: Gallimard, 1987.

GINZBERG Louis The Legends of the Jews. Philadelphia: The Jewish Publication of America, 1913.

MASSON D. Le Coran. Paris: Gallimard, 1967.

MALREAUX André La reine de Saba. Une aventure géographique. Paris: Gallimard, 2001. Texte présenté et annoté par Philippe Delpuech, préface de Jean Grosjean.

MERKEL Inge Sie kam zum König Salomo. Salzburg: Jung und Jung, 2001.

TABARI De Salomon à la chute des Sassanides. Traduit par Herrman Zotenberg, Vol II, Editions Sindbad, 1984.