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Hallâdj (858-922)

 

© Ralph Stehly, Professeur d'histoire des religions, Université Marc Bloch, Strasbourg

 

Hallâdj est un cas exemplaire du conflit qui allait surgir entre l'orthodoxie musulmane et le soufisme à propos de la notion d'amour de Dieu et des caractéristiques de l'état d'union du mystique avec Dieu.

Pour certains mystiques, en effet, l'élan qui porte l'homme vers Dieu ne conduit pas à un simple ittisâl (contact entre l'âme de l'homme et Dieu), mais à un véritable hulûl (inhabitation), l'Esprit de Dieu habitant sans confusion de nature, l'âme purifiée du mystique.

La théologie traditionnelle musulmane ne parle jamais de la relation entre l'homme et Dieu en termes d'amour. Elle s'en tient au terme de taqarrub (rapprochement, proximité). Mieux, pour l'orthodoxie musulmane, malgré le verset coranique " Je suis plus près de toi que ta veine jugulaire", il y a comme un fossé infranchissable entre le Créateur et sa créature. Il ne saurait être question d'un amour réciproque entre Dieu et l'homme, le seul lien est celui de l'adoration et de la soumission aux commandements de Dieu, conformément au sens du mot islâm " se donner entièrement à Dieu".

Abû Mansûr Ibn Husayn al-Hallâdj est une des plus puissantes personnalités religieuses que le monde ait connu.

Il est né dans le sud de l'Iran en 858. Son grand-père était zoroastrien. A 16 ans, il s'engagea comme novice chez un soufi, Sahl al-Tustârî.

En 895, il entreprend le pèlerinage de La Mecque. Il reste là une année dans la solitude et mène une vie des plus austères. De retour à Bagdad, il fréquente les milieux les plus divers, y compris les milieux populaires dont il partage les soucis et les tracas de l'existence. Mais il fréquenta aussi les milieux les plus raffinés. Il avait une aptitude extraordinaire à se mettre dans la peau de ceux dont il partageait la vie. Cette aptitude sera interprétée par ses détracteurs comme un perpétuel retournement de veste, alors qu'il s'agissait pour lui de pénétrer d'autres consciences et d'autres destinées, d'où son surnom al-Hallâdj ("le cardeur").

En 905, il alla en Inde et jusqu'aux confins de la Chine. Il fut le premier musulman qui tenta de convertir les Hindous et les Turcs du Turkestan. A son retour, ses disciples le considérèrent comme un véritable prophète. ainsi, au moment de son arrestation, on trouva la lettre suivante d'un disciple qui s'adressait à lui comme à Dieu: " Louange à toi, essence de l'essence, but des désirs suprêmes, ô fort, ô grand. Je témoigne que tu es le Créateur, l'Eternel, l'Illuminateur, que tu a pris forme à toute époque et à tout moment, en ce temps nôtre, sous la forme de Husayn b. Mansûr al-Hallâdj....".

Il produisit des miracles, ce qui en soi n'avait rien de choquant. D'autres soufis l'avaient fait avant lui, mais à une différence près: il les avaient réservés à un petit cercle d'initiés, tandis que Hallâdj les faisaient en public et les qualifiaient de mu'djizât.  Dans la théologie musulmane, il y a deux termes pour les miracles: les karamât ("grâces" réservées aux saints) et les mu'djizât ( miracles) réservées aux Prophètes..

Il sentit petit à petit Dieu s'emparer de lui, se substituer à son âme. Des textes poignants nous décrivent la déréliction de Hallâdj devant cette inhabitation, qui rappelle un célèbre verset coranique :  Nul ne me protège contre Dieu.... (Coran 72-22-23):

" J'ai vu Hallâdj, raconte un de ses disciples,  dans le souk Qatî'a pleurer plein de chagrin et s'écrier: - Ô gens, sauvez moi de Dieu (à trois reprises), puis il récita: Car Il m'a ravi à moi-même, et Il ne me rend pas à moi-même. Quant à moi, voici qu'il n'y a plus de voile entre Lui et moi, pas même un clin d'oeil, le temps que je trouve le repos, afin que mon humanité périsse en Sa divinité, pendant que mon corps se consume aux flammes de Son omnipotence: pour qu'il n'en reste plus ni trace, ni vestige, ni vestige, ni description ".

ou encore:

" J'ai vu Hallâdj dans le souk al-Qatî'a, debout derrière la porte de la mosquée, et qui disait: Ô gens, quand la Vérité s'est emparé d'un coeur, Elle vide tout ce qui n'est pas Elle. Quand Dieu s'attache à un homme, Il tue en lui tout ce qui n'est pas Lui.....Puis il pleura et les gens du souk se mirent à pleurer avec lui   (Louis Massignon, Akhbâr al-Hallâdj, p. 33).

Puis, dans un instant d'extase, il chanta: Anâ l-Haqq  ( "Je suis la Vérité"), locution théopathique où le "Je" est le "Je" divin, et non le "je" du locuteur, comme si Dieu parlait par la bouche du mystique. Cette phrase fut considérée comme un blasphème, car la Vérité est l'un des noms de Dieu. Elle est cependant en parfaite conformité avec sa théorie de l'union essentielle entre Dieu et l'homme  ( 'ayn al-djam') dans l'extase mystique.

Hallâdj savait ce qu'il encourait. Selon le témoignage d'un de ses disciples:  il entra un jour dans la mosquée d'al-Mansûr à Bagdad et dit: - Ô gens, rassemblez-vous, écoutez l'histoire que je vais vous conter. Une grande foule s'assembla, où les uns l'aimaient et croyaient en lui, où les autres le haïssaient et le réprouvaient: Il dit: Sachez que Dieu a rendu mon sang licite pour vous ! Tuez-moi donc ! [...] Tuez- moi donc, vous en aurez récompense et moi j'y gagnerai le repos, car vous aurez combattu pour la foi et moi je serai mort martyr.

Tuez-moi donc, mes féaux camarades, c'est dans mon meurtre qu'est ma Vie. Ma mort, c'est de survivre, et ma Vie, c'est de mourir.    (Autres poèmes)

Hallâdj est arrêté une première fois en 909, mais il parvint à s'enfuir pendant trois ans dans le Khuzistân. Il fut arrêté une deuxième fois sous trois chefs d'inculpation:

1) Publicité de miracles (ifshâ' al-karamât). Dans sa dernière prédication, Hallâdj présenta même ses miracles comme des mu'djizât, comme des faits immédiats de Dieu, signes d'une mission prophétique et non plus comme de simples karamât, grâces individuelles et privées que Dieu donne sans bruit à ses saints. Hallâdj est donc accusé d'enfreindre une distinction fondamentale en islam, celle entre les saints et les prophètes.

2) Usurpation du pouvoir suprême de Dieu (da'wat ar-rubûbiyya), parce qu'à son pèlerinage, il avait ordonné comme Dieu, préconisant le remplacement du pèlerinage à La Mecque par un pèlerinage purement spirituel.

3) Crime de zandaqa ("hérésie") pour sa théorie de l'amour de Dieu.

Il est mis au pilori , puis jeté en prison. Mais son régime pénitentiaire était libéral. Il entretint une correspondance étendue, écrivit ses dernières oeuvres, les fit lire à ses visiteurs.

Son cas suscita d'ardentes controverses dans la haute magistrature de Bagdad. Ibn Dâwud le considérait comme coupable, Ibn Suraydj non: C'est un homme dont je ne puis discerner l'inspiration. Alors je n'en dirai pas un mot qui me ferait porter sur lui une appréciation doctrinale.

Le procès dura douze ans. Le tribunal était présidé par le calife en personne. La sentence prévue était la peine capitale: ibâhat al-mâl (confiscation des biens), safk ad-dam (effusion de sang), hukm al-khulûd fî n-nâr (présomption de dam éternel en enfer), en application de Coran 5.37: Certes le salaire de ceux qui luttent contre Dieu et contre Son Envoyé, et qui font sur terre oeuvre corruptrice, c'est: qu'ils soient exécutés, ou mis en croix, ou intercis des mains et des pieds en sens croisé, ou qu'ils soient bannis de la terre musulmane.

Il est à noter que malgré cette accusation la communauté musulmane dans son ensemble continua à le considérer comme musulman. Du moment qu'un croyant soupçonné d'hérésie continue à réciter la Chahâda (la confession de foi musulmane), à se tourner vers La Mecque pour la prière (voir ci-dessous "les derniers instants"), il reste membre de la communauté musulmane, qu'aucune faute, même publique, ne retranchera tout-à-fait  de l'Oumma  (la Communauté).

Moment essentiel de l'interrogatoire:

Ainsi tu prétends à l'omnipotence divine ?

-  Non, je ne prétends pas à l'omnipotence divine. C'est là ce que nous appelons 'ayn al-djam', l'union essentielle, état mystique où qui est-ce, sinon Dieu qui écrit, puisque je ne suis plus que la main qui Lui sert d'instrument.

La dernière parole de Hallâdj au procès fut:

- Mon sang est inviolable....Dieu répond de mon sang.

Les derniers instants (26 mars 922)

Récit d'Ibrâhîm ibn Fâtik lequel dit:

Lorsqu'on amena al-Husayn ibn Mansûr [al-Hallâdj] pour le crucifier, il regarda le gibet et les clous et rit si fort que les larmes lui en vinrent aux yeux. Puis il se tourna vers la foule dans laquelle il aperçut al-Shiblî. Il lui dit alors: Ô Abû Bakr, as-tu avec toi ton tapis de prière ? Al-Shiblî répondit: parfaitement, maître. Al-Husayn dit: Etends-le pour moi. Al-Shiblî l'étendit, et al-Husayn ibn Mansûr accomplit sa prière par deux prosternations. J'étais près de lui. il récita, à la première prosternation, la Fâtiha du Livre et ces paroles du Très-Haut: Certes, Nous vous ferons passer par les épreuves de la crainte et de la faim (Coran 2.155). A la deuxième prosternation, il récita la Fâtiha du Livre, puis ces Paroles du Très-Haut: Toute personne doit goûter à la mort (Coran 3.185). Et dès qu'il eut clos sa prière, il proféra des choses dont je n'ai point souvenance, mais dont j'ai retenu ceci:

- Mon Dieu ! Toi qui apparais de tous côtés, mais ne dépends d'aucun côté.....Or ceux-là qui sont Tes serviteurs se sont réunis pour me tuer, par zèle pour ton culte et par désir de se rapprocher de Toi. Pardonne-leur ! Car, si Tu leur avais dévoilé ce que Tu m'as dévoilé, ils n'eussent pas agi comme ils ont agit; et si Tu avais dérobé à mes regards ce que Tu as dérobé aux leurs, je ne subiraispoint l'épreuve que je subis. Louange à toi pour ce que Tu fais, et louange à Toi pour ce que tu décides !

Puis il se tut et se mit à converser silencieusement avec Dieu. puis il récita:

Tuez-moi donc, mes féaux camarades, c'est dans mon meurtre qu'est ma Vie. Ma mort, c'est de survivre, et ma Vie, c'est de mourir.

A ce moment, s'approcha de lui le bourreau Abû l-Hârith. Il lui porta un coup qui lui taillada le nez et fit couler le sang sur ses cheveux blancs. Aussitôt, al-Shiblî poussa un grand cri et déchira sa robe, tandis que Abû l-Husayn al-Wâsitî et un groupe d'ascètes connus tombaient sans connaissance. Une émeute faillit éclater. Ce fut alors que les gardes firent ce qu'ils firent. 

(in Louis Massignon, Akhbâr al-Hallâdj, pp. 103-104)

Sources:  Louis Massignon, Le Diwan d'al-Hallâj,  Id., La Passion d'al-Halladj, 4 vol.,1975,  Id.,  Akhbâr al-Hallâdj, 1957, G.C ANAWATI, L. GARDET, Mystique musulmane, aspects et tendances, expériences et techniques, Paris, 1976

 

 

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