La médecine arabo-islamique
La médecine islamique, profondément humaniste,
prenait en considération tous les aspects de la vie et de la souffrance du
patient, conformément à la vision islamique du monde.
Elle accordait une attention fort scrupuleuse aux symptômes
du patient et à son cadre de vie, aux questions de climat, d'environnement,
d'hygiène de vie (y compris l'hygiène sexuelle), de diététique et de régime
alimentaire. Les plus hautes sommités médicales ne dédaignaient pas d'écrire
des livres de cuisine.
La médecine arabo-islamique a été à la pointe du progrès
de cette discipline durant de nombreux siècles. Le décalage chronologique
entre les découvertes des médecins arabo-musulmans et les (re)découvertes
occidentales est considérable. Il n'est pas rare qu'il atteigne cinq à huit siècles!
Le chirurgien andalou Aboul Qâsim (mort en 1013)
poursuivit des recherches, sept cents ans avant Percival Pott (1714-1788), sur
la tuberculose des vertèbres, connue actuellement sous le nom de mal de Pott.
L'ophtalmologue Aboul-Qasim Ammâr ben Ali al-Maousils réussissait
à Baghdad, en l'an 1000, à guérir une cataracte par succion avec une aiguille
creuse. L'opération ne sera réussie en Occident qu'en 1846 par Blanchet. Ibn
an-Nafîs (1210-1288) découvrit la petite circulation du sang trois cents ans
avant Michel Servet (1509-1553) et quatre cents ans avant William Harvey
(1578-1657).
L'anesthésie était utilisée dans les opérations
chirurgicales. On se servait de la mandragore et du haschisch. On l'administrait
en infusion ou en imbibant des éponges qu'on introduisait dans la bouche ou
dans les narines du patient. Le sommeil était provoqué par imprégnation
directe de la muqueuse à travers laquelle les alcaloïdes passaient directement
dans le sang.
Les Arabes avaient aussi une connaissance empirique de
l'effet antibiotique de certaines substances. Ils prélevaient des moisissures
de pénicilline et d'aspergille sur les harnachements de leurs ânes et de leurs
buffles et en faisaient une pommade qu'ils appliquaient sur la plaie infectée.
Et pour soigner une laryngite rebelle, ils soufflaient dans la gorge du malade
de la poussière verdâtre de pain moisi.
On doit aux Arabes la conception moderne de l'hôpital non seulement comme lieu de soins, mais aussi centre d'enseignement et de recherches cliniques. C'est Sinân ben Thâbît (Xe siècle) qui organisa le premier les hôpitaux en terre d'islam, ainsi que les professions médicales et paramédicales. Sinân imposa que les étudiants en médecine suivent un enseignement à la fois théorique et pratique, passent un examen final et prêtent le serment d'Hippocrate, avant d'exercer sous le contrôle de l'Etat.
Avicenne (980-1037)
Ibn Sînâ (connu sous le nom d'Avicenne en Occident) naquit en 980 à
Afshana (actuel Ouzbékistan soviétique). Il était de souche iranienne. Ce fut
un enfant à l'intelligence étonnamment précoce. A dix ans, il connaissait déjà
le Coran par coeur. A seize ans, il maîtrisait toutes les sciences de l'époque
et exerçait déjà son activité de médecin, qu'il ne cessera d'exercer jusqu'à
sa mort à l'âge de cinquante-sept ans, le vendredi 18 juin 1037, dans le désert
près de Hamadân.
Homme au savoir encyclopédique et à la puissance créatrice titanesque,
Avicenne fut tout à la fois un éminent médecin, un philosophe au rayonnement
sans pareil et un savant qui a illustré la chimie, la physique, l'astronomie et
les mathématiques. Il est l'auteur d'une oeuvre monumentale: 456 ouvrages en
arabe et 23 en persan.
Le grand tournant de sa vie se situe en 997- Il était alors âgé de dix sept
ans, quand le prince Nouh ben al Mansour tomba gravement malade. Avîcenne fut
appelé à son chevet. En signe de gratitude pour les soins prodigués avec tant
de compétence et de succès, le prince lui ouvrit les portes de sa bibliothèque.
Il put dès Iors assouvir sa passion de lecture et de recherche.
Puis il fut successivement au service de plusieurs princes,
notamment de Majd ad-Daoula, dont il devint vizir, c'est-à-dire ministre de
1014 à 1021. Mais son vizirat lui attira beaucoup d'ennemis politiques et il
fut jeté en prison en 1021. Il mit a profit cette retraite forcée de quatre
mois pour composer trois livres: un livre de philosophie générale, un traité
sur les diarrhées et un récit mystique, l'Epître de Hayy, fils de Yagzân.
Il s'évada dans des circonstances rocambolesques. Déguisé
en derviche, il échappa à ses poursuivants et atteignit Ispahân en toute sécurité.
Il y resta quinze ans. C'est là qu'il rédigea la majeure partie du Canon de la
médecine, une monumentale encyclopédie médicale d'un million de mots.
Son oeuvre médicale est prodigieuse. Avicenne a été le
premier à décrire correctement l'anatomie de l'oeil humain et à exposer avec
précision le système des ventricules et des valvules du coeur. Il effectua le
diagnostic différentiel entre la mediastinite, la pleurésie, la pneumonie,
l'abcès du foie et la péritonite, diagnostique d'une difficulté considérable
avec les moyens de l'époque. Il fut aussi le premier à différencier la méningite
infectieuse des autres formes d'infections aiguës et à donner une description
différentielle de la méningite cérébro-spinale et de la méningite
secondaire.
Avicenne recommandait, en médecine préventive et curative, l'hydrothérapie,
la pratique d'exercices physiques réguliers et celle du sport.
Il prêta une grande attention aux questions d'hygiène
sexuelle, dont il voyait également la dimension psychologique. Selon lui, le
renoncement aux relations sexuelles avec l'être aimé peut aller jusqu'à
provoquer de profonds troubles mentaux. Parmi les effets bienfaisants
qu'Avicenne attribua aux relations sexuelles, « il y a la relaxation de
l'esprit, un regain de courage dans la vie, l'arrêt de la rumination en cas de
colère excessive, l'équilibre de l'esprit et la pleine maîtrise de soi-même.
Les relations sexuelles ont un effet salutaire en cas de mélancolie et dans
beaucoup de maladies dépressives» (Canon III, titre 20). Il avait acquis la
certitude de l'importance des aspects psychosomatiques dans la guérison du
patient.
C'est ainsi qu'il conseillait: " Nous devons considérer que l`un des meilleurs traitements, l`un des plus efficaces, consiste à accroître les forces mentales et psychiques du patient, à l'encourager à la lutte, à créer autour de lui une ambiance agréable, à le mettre en contact avec des personnes qui lui plaisent ".
De nombreuses anecdotes nous décrivent Avicenne
utilisant des procédés psychothérapiques avant l'heure.
A un jeune homme qui se morfondait d'une mystérieuse
maladie, il prit longuement le pouls en lui posant de nombreuses questions de
plus en plus intimes sur sa vie. Alors qu'il avait abordé le chapitre de sa vie
amoureuse, le patient nia tout problème dans ce domaine. Mais son pouls s'était
fortement accéléré. Avicenne répliqua: "Ton corps
répond oui."
Le patient lui avoua alors un amour secret. Avicenne lui conseilla de rejoindre
sa bien-aimée et de se marier.
Il guérit sur le champ.
Paru dans HISTORIA sous le titre Le médecin, le chirurgien et le
psychothérapeute
Pour aller plus loin: Ralph Stehly, "Avicenne et la médecine arabo-islamique" in Revue Française de Yoga, 1991/1, p. 91-104.
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