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Conclusions de la journée d’étude

 

 Etienne TROCME - Ancien Président de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, Professeur émérite à la faculté de théologie protestante de l’Université Marc Bloch

 

 

Mesdames et messieurs, chers amis,

 

Vous savez aussi bien que moi que celui qui doit tirer les conclusions à chaud d’un débat qui vient à peine de se terminer est nécessairement placé devant le risque d’arbitraire, et nécessairement aussi devant le risque de trahir la pensée de l’un ou l’autre.

Je vais donc m’exposer à ce risque.

Il me semble, Mesdames et Messieurs, que la réunion d’aujourd’hui, qui est à vrai dire la première manifestation publique qui ait été organisée par trois associations, dont l’ACFTMS, est une date importante dans la réflexion collective sur le projet de création d’une faculté de théologie musulmane à l’Université Marc Bloch de Strasbourg.

 

Je crois que nous avons longtemps attendu, moi-même, j’ai demandé que l’on aille pas trop vite, pour laisser la possibilité au Président actuel de l’université s’il le voulait bien, d’assouplir son attitude, et de remettre en état ce projet qui lui avait été soumis il y déjà plus de dix-huit mois.

 

Cet espoir ne s’étant pas réalisé, le successeur qui prendra la direction de l’université à partir du 1er octobre, ayant été élu au mois de mai, il nous a semblé qu’il fallait faire une première manifestation publique et nous avons enregistré avec beaucoup de satisfaction, bien que ceci ne l’engage nullement en faveur du projet s’il ne le souhaite pas, la présence de M. Daniel Payot ; il m’avait prévenu qu’il ne pourrait pas rester cette après-midi ; nous lui rendrons compte de ce qui a pu se faire cette après-midi, et nous espérons que ce seront des pièces dans son dossier qui l’encourageront à aller de l’avant du côté de l’université.

 

Car en fait, Mesdames et Messieurs, tout le problème est actuellement là. Il y a eu des réactions mitigées depuis que mon rapport a été connu et diffusé dans l’université ; les réactions n’ont pas toutes été négatives, de loin pas, mais il y a eu un certain nombre d’oppositions et pas mal d’hésitations.

 

Or, l’actuel ministre de l’intérieur a écrit à notre ami Ralf Stehly, qui vous a cité un paragraphe de sa lettre ce matin, pour lui dire qu’il n’y aurait aucune opposition, au contraire, de la part du ministère de l’intérieur, si l’université décidait d’opter pour la création d’une telle faculté.

 

Donc, l’avenir repose entre les mains du président et du conseil de l’université dans les mois qui viennent. Nous voudrions que cette journée, et les actes qui seront publiés dans quelque temps, soient des pièces utiles au dossier pour que le débat puisse aller plus loin dans l’université, reprendre un côté un peu plus positif, et que le projet puisse approcher de sa réalisation.

 

Que dire du contenu des interventions et des éléments nouveaux qui ont été apportés par nos débats de cette journée?

 

Eh bien, je crois que (et j’en suis particulièrement reconnaissant aux participants à la table ronde qui vient de se terminer) nous avons enregistré un accord extrêmement large entre tous les représentants de la communauté musulmane, chacun dans son style, chacun avec ses nuances particulières, mais tous convaincus que la création d’une telle filière de théologie musulmane à Strasbourg serait un plus pour l’Islam en France et Europe, serait un plus pour la communauté musulmane de Strasbourg et de la région et serait extrêmement utile aussi à l’université elle-même. Il me paraît très significatif que l’on enregistre aujourd’hui, comme c’était le cas aussi ce matin, un aussi large accord en faveur d’un projet qui a sans doute ses imperfections et ses défauts et qui devrait être complété et enrichi, mais qui dans son orientation fondamentale, remonté déjà assez loin, comme j’ai eu l’occasion de le dire ce matin, et qui n’a fait que garder son cap au cours des années malgré les quelques difficultés qui ont été rencontrées. Reste à espérer que les autorités universitaires d’une part, les autorités nationales d’autre part, sans lesquelles rien ne peut être fait, accepteront de voir enfin la lumière qu’elles ont refusé obstinément de voir jusqu’à maintenant, fermant avec application leurs yeux pour ne pas voir l’évidence.

 

Autre remarque dont je crois qu’elle peut avoir son intérêt, c’est de se rappeler que nous avons beaucoup dit, et je crois d’une façon pleinement justifiée, que l’institution qui est envisagée n’est pas destinée à fournir aux communautés musulmanes des imams qui seraient préparés à leur fonction, mais à donner à de futurs imams, à de futurs enseignants, à de futurs aumôniers, la formation de base qui est indispensable pour parler de l’Islam de façon à la fois compétente et croyante, et que pour y parvenir il faut un long effort d’apprentissage de l’arabe coranique, l’apprentissage du Coran, de toute la tradition, comme nous l’avons évoqué avec M. Stehly.

 

Il est donc indispensable qu’il s’agisse d’un cursus complet commençant à l’année bac+1 ou aussitôt après le bachot, et qui s’étende sur les quatre années jusqu’à la maîtrise, du moins dans l’organisation actuelle des études qui sera peut-être modifiée dans un avenir pas très éloigné.

 

Nous avons été d’accord, me semble-t-il, les uns et les autres, pour considérer qu’il n’y avait aucun obstacle juridique à la création d’une telle institution, nos deux juristes nous ont très bien expliqué pourquoi il en était ainsi, et montré qu’il n’y avait pas de problème particulier, malgré les réticences de certains. C’est une décision politique qui doit être prise, tant au niveau de l’université qu’au niveau de l’Etat, et une décision politique au sens noble de ce terme. Il faut savoir si l’on veut que l’Etat remplisse son devoir d’Etat laïque, qui d’après la loi de 1905 doit permettre l’expression de toutes les religions, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle pour l’Islam malgré les quelques progrès qui ont été enregistrés.

 

Je pense, en tant que citoyen français non musulman, qu’il y là une faiblesse de notre démocratie, qui doit être au plus tôt réparée ; de même qu’il y nécessité que des lieux de culte et des facilités pour les construire soient proposées aux musulmans de toutes les villes importantes de France à commencer par Strasbourg ; il y a là une nécessité d’offrir une formation, qui concerne l’avenir même de la communauté musulmane qui restera, dans les années qui viennent, la seconde religion de notre pays, plus nombreuse que toutes les religions en dehors de l’Eglise catholique.

 

Que dire d’autre, en conclusion? Peut-être simplement constater qu’il y a pas mal d’ouvertures nouvelles qui ne peuvent que réjouir les promoteurs du projet. L’opinion publique qui était assez indifférente il y dix ans, est maintenant intéressée par un projet de ce genre, les autorités gouvernementales aussi évidemment, alors qu’elles n’avaient pas fait preuve d’un intérêt très grand il y a une dizaine d’années, même si certaines ouvertures étaient possibles ; la presse a joué son rôle de façon très positive à ce propos, puisqu’elle a pu, s’appuyant sur l’intérêt manifesté par l’opinion, rendre compte de ce projet et de quelques autres qui ont pu surgir et contribuer à la faire mieux connaître par tous ses lecteurs.

 

Permettez-moi d’ajouter une remarque au sujet de l’existence d’instituts privés et face à eux, d’un institut se situant dans une université publique. Il me parait évident, je crois l’avoir dit ce matin, qu’il y place pour des instituts privés comme ceux qui existent déjà ou d’autres qui seraient encore créés, et pour un ou plusieurs instituts publics, on verra à l’usage à quel rythme les étudiants arrivent si l’on créé un tel institut. Il serait normal que les étudiants puissent passer de l’un à l’autre sans difficultés avec validation des acquis et des diplômes reçus, comme ceci se pratique couramment chez les catholiques et chez les protestants avec les facultés se Strasbourg et qui ne présente aucune difficulté particulière dès le moment que l’on a pu vérifier que la formation dans tel ou tel institut privé était d’un bon niveau dans les principales disciplines concernées. je crois donc qu’il ne s’agit en aucune façon de combattre ce qui existe, de faire une concurrence qui amènerait à la fermeture de ce qui existe, ce serait une perte pour tout le monde ; c’est simplement une possibilité supplémentaire qui enrichira les capacités scientifiques de la formation en théologie musulmane dans des proportions importante et qui ne pourra que contribuer, non seulement au bien-être de l’Islam en France et en Europe, mais aussi à l’avenir du dialogue inter-religieux, qui est devenu de plus en plus, avec la diversification des attaches religieuses et la présence d’un nombre élevé de citoyens qui n’ont pas d’attache religieuse, une sorte de nécessité dans notre société d’aujourd’hui. C’est donc sur cet espoir, qui je crois n’est pas déraisonnable ni démesuré, que je voudrais conclure cette intervention : l’Islam a droit à la formation de ses cadres dans des conditions plus satisfaisantes qu’aujourd’hui par la création d’une telle institution, il s’emparera avec beaucoup de satisfaction je le crois, de l’existence de cette possibilité d’acquérir une connaissance plus complète d l’Islam de la part de beaucoup de ses jeunes membres ; l’Islam se trouvera enrichi et finalement toute la société française sera enrichie d’avoir enfin avec l’Islam un dialogue sur pied d’égalité qui permettra de dissiper des malentendus et des préjugés et de progresser dans la construction commune d’une société pluraliste, qui peut ne pas correspondre au souhait de l’un ou l’autre, mais qui est notre réalité pour aujourd’hui et pour demain.

 

Mesdames et Messieurs, je m’arrêterai là pour ne pas lasser votre patience. Vous avez senti, je pense, que je considère que cette journée a été un succès grâce à votre participation à tous. On me permettra de remercier les différents intervenants, de remercier aussi M. Olivier Roy qui nous est venu de très loin, et qui a fait un effort considérable pour être ici parmi nous. Nous allons tâcher de continuer l’entreprise, nous resterons modérés, nous n’avons pas l’intention de mettre le feu à la baraque pour obtenir la réalisation de notre projet, mais nous insisterons fermement pour que le projet soit effectivement discuté et, nous l’espérons, avec des résultats positifs.

Je vous remercie de votre attention.