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La faculté de théologie musulmane de Strasbourg : mes convictions

 

 Ralph STEHLY - Maître de conférences à la faculté de théologie protestante de l’Université Marc Bloch de Strasbourg - Directeur du GERI (groupe d’études et de recherches islamologiques) de l’Université Marc Bloch - Président de l’ACFTMS (association pour la création d’une faculté de théologie musulmane à Strasbourg)

 

 

Mesdames, Messieurs, chers amis,

 

L’Université de Strasbourg est depuis ses origines; en 1538, un pôle d’excellence pour l’enseignement de la théologie. Deux facultés de théologie d’Etat y existent en effet, cas unique en France. La faculté de théologie protestante est la plus ancienne (1538). La faculté de théologie catholique a été créée au début du vingtième siècle.

 

Il nous paraît donc normal, juste, sain et salutaire que la théologie musulmane soit aussi visible à l’université de Strasbourg que les deux variantes de la théologie chrétienne, sinon l’université serait amputée d’une part de son savoir et de sa mission.

 

Le but d’un cursus de théologie musulmane est évident : il s’agit d’assurer aux théologiens musulmans de France une formation à la française de façon à promouvoir l’émergence d’un islam à la française.

 

Une formation de théologie musulmane à la française suppose, le respect d’un certain nombre de principes.

 

1) Le principe de laïcité auquel nous tenons tous, et le respect des règles académiques en vigueur dans toutes les facultés de l’université.

 

2) Le principe d’ouverture : le cursus de théologie musulmane sera ouvert à tous sans distinction de sexe ou de croyance, aux femmes comme aux hommes, aux non-musulmans comme aux musulmans.

 

3) Le principe d’égalité et de non-discrimination : il s’agit de former les théologiens musulmans au même niveau, selon les mêmes modalités, et selon les mêmes critères académiques, scientifiques et critiques que les théologiens chrétiens. L’idée que l’on a entendue parfois, de limiter le cursus de théologie musulmane à un troisième cycle, sans que ce troisième cycle soit précédé des deux autres cycles, nous paraît totalement surréaliste. Comment imaginer qu’on pourrait former des étudiants au niveau du troisième cycle sans qu’ils aient les bases des deux premiers cycles? Imagine-t-on que les Eglise chrétiennes accepteraient un diplôme de théologie qui ne soit constitué que d’un troisième cycle, sans que ce troisième cycle ne soit précédé d’études de théologie aux deux premiers cycles? Alors que les Eglise chrétiennes refuseraient, pourquoi demanderait-on à la communauté chrétienne de l’accepter ?

 

4) Il s’agit bien d’une formation théologique qui est prévue et non une simple initiation à la pensée islamique. Formation théologique signifie l’existence d’un espace où la foi musulmane puisse réfléchir sur elle-même et un consensus sur le programme des études entre la faculté de théologie musulmane et la communauté musulmane, ou à tout le moins un nihil obstat de la part de la communauté musulmane, puisque les théologiens formés par la faculté de théologie musulmane sont destinés à être les futures élites des communautés musulmane, ce qui ne veut cependant pas dire, comme cela a souvent été dit dans la presse, et comme malheureusement les ministères le comprennent souvent, que cette faculté formera des imams. La formation des imams est du ressort exclusif des diverses communautés musulmanes qui puiseront dans ce vivier de théologiens musulmans formés par l’université. Elles se chargeront de leur formation pratique, l’université se chargeant de la formation académique et scientifique comme elle le fait pour les théologiens chrétiens, protestants et catholiques.

 

5) Le respect total de la foi musulmane dans l’enseignement qui sera dispensé. Toutes les grandes disciplines de la théologie musulmane seront enseignées : le Coran, bien entendu, mais aussi le tafsîr, c’est-à-dire le commentaire coranique, la Sunna, la charia, les fondements du fiqh et, bien entendu, l’étude de l’histoire plurielle de l’islam.

 

6) Une large ouverture sur les sciences humaines : psychologie, sociologie religieuse, sciences de la communication, pédagogie, et tous les aspects du débat entre la société moderne et la société musulmane, les problèmes éthiques notamment.

 

7) La nécessité pour les théologiens musulmans formés à l’Université de Strasbourg de pouvoir communiquer avec leurs collègues du monde entier, ce qui suppose un enseignement intensif de la langue arabe par semaine sur quatre ans.

 

8) L’urgence à agir rapidement. Ce dossier n’a que trop traîné. Il y a urgence d’agir pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, non seulement, comme vous savez une mosquée centrale sera construite à Strasbourg, dans un lieu valorisant, mais aussi de nombreuses mosquées de quartier. Les autorités municipales ont souligné à plusieurs reprises que l’une des conditions à la construction de ces mosquées est la possibilité de les pourvoir en théologiens qualifiés formés à la française.

Il y a encore une autre urgence. L’avènement d’un enseignement religieux à l’école est inéluctable. Comment imaginer un enseignement religieux musulman dans les écoles sans que les professeurs de religion musulmane soient titulaires d’un diplôme de théologie musulmane délivré et garanti par une faculté d’Etat, et cela se prépare de nombreuses années à l’avance.

Demain les deux facultés de théologie établies, la protestante et la catholique, accueilleront ici même, au Palais Universitaire, leurs collègues musulmans, professeurs et étudiants. Ce n’est pas un rêve, car nous en avons les capacités dès maintenant. Ce sera la réalité, si nous avons la ferme volonté de le faire.

 

Le lieu d’implantation de la faculté de théologie musulmane sera, en effet, le Palais Universitaires, pour des raisons évidentes. Il me semble éminemment souhaitable que les étudiants en théologie, quelle que soit la théologie qu’ils étudient, ne se replient pas frileusement chacun sur sa théologie. Il faut des lieux de rencontre, ce sera essentiellement la bibliothèque des théologies, et des passerelles : ces passerelles sont les cours d’histoire des religions qui seront donnés dans les trois facultés de théologie, le cours d’introduction à l’islam est déjà donné aux étudiants de théologie protestante, et le cours d’introduction au christianisme et au judaïsme qui sera donné aux étudiants musulmans.

 

Nul doute que le troisième millénaire sera le millénaire du dialogue entre les grandes religions du monde. J’aimerais que le Palais Universitaire où ont enseigné il y a un siècle Théodore Nöldeke, Enno Littmann, Brockelmann et Julius Euting dont nous célébrerons le 11 juillet 1999 le 150ème anniversaire de la naissance et qui a été l’un des premiers Européens à explorer l’Arabie - , soit le pôle par excellence et le pôle d’excellence du dialogue des théologies et des religions.

 

Cela ne dépend que de nous.