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Les récits éthiopiens et yéménites de la rencontre de Saba et Salomon

Samuel Mahler

 

Bilquis au Yémen, Makeda en Ethiopie! Cette reine de Saba, qui était-elle et d'où venait-elle se sont interrogés ceux et celles en quête d'aventures extraordinaires, d'un idéal, d'une sagesse… issu du christianisme occidental.

Mais comment les chrétiens d'Ethiopie, qui se disent être les enfants de Saba, ont-ils développé leur admiration et vénération pour cette reine devenue plus que légendaire pour la tradition puisse encore être si vivante encore de nos jours malgré les bouleversements politiques, économiques et religieux dans ce pays de la Corne de l'Afrique ? Pour cela nous retiendrons deux textes majeurs de la littérature éthiopienne: le Kebra Nagast, la gloire des rois et le Dersane Sion, l'homélie sur Sion.

Enfin nous présenterons, quelques aspects de la tradition musulmane pouvant être des points de convergence ou de distinction par rapport à mon idée d'un royaume de Saba s’étendant sur les deux rives de la mer Rouge.

 

I Dans la tradition chrétienne occidentale

 

C'est dans la Bible que nous est racontée la fameuse visite de la reine de Saba chez le grand roi Salomon à Jérusalem, un ensemble de trois textes formant une même tradition. Tout d'abord celui de l'Ancien Testament, en I Rois 10:1-13 pouvant être considéré comme la source du second récit en II Chroniques 9:1-12. La particularité du deuxième récit réside dans le développement d'une conception théocratique de la royauté, c'est-à-dire que c'est Dieu qui est à l'origine de la royauté de Salomon et que c'est grâce au Dieu qui lui a accordé toute la sagesse que Salomon a pu être le grand roi d'Israël. Manifestement la Bible se répète sur certains points mais derrière chacune de ces répétitions se trouve une théologie bien particulière. Le troisième texte est celui du Nouveau Testament, dans l'Evangile de Luc 11:31 qui rapporte comment Jésus essayait d'expliquer qu' un jour il reviendra et que la justice sera plus grande que les miracles produit durant sa vie parmi les hommes. Il leur disait alors: " La reine du Midi se lèvera, au jour du jugement, avec les hommes de cette génération et les condamnera, parce qu'elle vint des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon; et voici il y a ici plus que Salomon! ".

Qu'en avons nous fait en Europe du récit de l'Ancien Testament, à la fois si court et si beau? La chrétienté a mis l'accent sur la rencontre de deux souverains comme symbole de la rencontre de l'Eglise avec son Sauveur le Christ Fils de Dieu et l'a mis en rapport avec le texte de l'Evangile de Luc 11:31. Nous pouvons déjà remarquer que la reine de Saba ne porte pas d'autre nom que celui de Reine du Midi.

 

C'est au Moyen Age que s'est développé tout un art autour de ce récit dans lequel les exégètes ont vu une préfiguration de l'Eglise venue entendre la Parole du Sauveur. Salomon préfigurait alors le Christ, un peu comme sur la peinture anonyme figurant sur l'invitation à la conférence, où l'on peut voir la reine de Saba avec un bras noir et un visage blanc, le tout selon l'école de peinture flamande du XVIIème siècle. Cette peinture sur morceaux de cuirs formant un tableau de 2m sur 3 ayant été restauré en l'an 2000 fait actuellement la fierté du Musée de Lunéville. [photo]

 

Par ailleurs, il est possible de voir de nombreuses représentations de la reine de Saba dans les cathédrales et ailleurs en Europe sous forme de statues (Chartres), de vitraux (Canterburry, Strasbourg…) de retable (Klosterneubourg en Autriche), de sculpture de bronze (sur le portail d'un baptistère à Florence)…etc.

Toujours dans le domaine de la théologie, l'hommage de la reine de Saba rendu à la sagesse de Salomon a préfiguré la venue des trois rois mages (Melchior, Gaspar et Balthazar, noms qui ne figurent non plus dans la Bible mais avec lesquels Michel Tournier a su en faire un roman disant plus encore que l'histoire et les légendes en s'appuyant sur la littérature apocryphe.

La représentation picturale des mages se prosternant devant l'enfant Jésus auquel il remettent des cadeaux ressemble fort bien à celle de la rencontre des deux souverains; la reine de Saba déposant de nombreux présents devant Salomon. [photo]

 

Toujours dans le même mouvement de recherches de concordance entre l'Ancien et le Nouveau Testament qui caractérisait le Moyen Age, la reine de Saba était témoin de l'union céleste de l'époux qu'est le Christ avec son épouse qu'est l'Eglise. Dans cette perspective cette reine venue des extrémités de la terre, tient un rôle certes important mais de second choix par rapport au rôle premier d'épouse mystique qu'elle tenait selon un manuscrit de Strasbourg du XIIème siècle appelé Le Jardin des Délices .

 

Voilà donc plusieurs aspects de la reine de Saba depuis le XIIème siècle en tant que reine païenne au visage ou au bras noir, épouse de Salomon préfigurant le Christ, reine au visage blanc seulement témoin de l'union de l'Eglise avec son Sauveur. Quelques éléments permettant de comprendre la représentation qu'ont d'autres peuple de cette légendaire souveraine.

 

II La reine de Saba dans la tradition chrétienne éthiopienne

De nombreuses versions, histoires, légendes… ont du être en gestation avant que la rédaction du manuscrit Kebra Nagast, en guèze " La Grandeur des rois " ne fut entreprise au XIVème siècle par un moine orthodoxe.

L'auteur présumé de ce chef d'oeuvre de la littérature éthiopienne, Yeshaq prieur et gouverneur d'Axoum était donc rédacteur et interprète d'éléments ou de matériaux alors connus mais qui n'avaient pas encore été rassemblés de cette manière pour former un ensemble, même si cette ensemble est loin d'être homogène.

Les grands éthiopianisants tels que Carl Bezold, Sir Wallis Budge, Ullendorf, s'accordent à dire que son but était de légitimer le pouvoir qu'un souverain s'est approprié et qui se réclamait alors de la dynastie de Saba et Salomon; ce dernier étant le fils du grand roi David auquel fut aussi rattaché la généalogie du Christ par les auteurs du Nouveau Testament!

Nous pouvons y distinguer plusieurs parties distinctes:

-Un mythe de création inspiré par le récit de l'A-T

-Les juges et les rois

-La rencontre de Saba et Salomon

-Ménélik et l'histoire de la venue de l'Arche de l'alliance en Ethiopie

-L'Alliance et la loi

-Les royaumes d'Israël, d'Ethiopie et de Rome

-L' histoire du Christ

 

Ce sont là des thèmes qui sont souvent répétés au fils du texte.

 

Que dit-il alors de la reine de Saba en Ethiopie alors que le royaume d'Axoum n'a pu naître qu' aux alentours de 700 avant J-C ? Un problème de datation se présente à nous mais retenons déjà quelques dates clé.

 

Repères historiques

 

-En 1500 avant J.-C. la reine égyptienne Hatshepsout envoya une expédition dans le pays de Pount dans le but de s'approvisionner en matériel précieux pour le Temple d'Amon près de Thèbes. Il est aujourd'hui encore possible d'en voir une représentation au temple de Deir –el – Bahari mentionnant le nom des habitant par 3 lettres HBS qui donneront le nom de habasha, abyssin. C'est aussi en cette période que des populations venues des royaumes sabéens d'Arabie commencèrent à se mêler aux autochtones.

- En 700 av J-C il est reconnu que les Sabéens colonisèrent la côte et y fondèrent un royaume à Axoum. Cependant la tradition éthiopienne fait remonter la création de ce royaume au temps de la rencontre de Saba et Salomon au Xème siècle avant notre ère alors que ce n'est qu'au 1er siècle de notre ère que le nom d'Axoum apparaît dans le fameux guide maritime intitulé Le périple de la Mer d'Erythrée.

-Au IVème siècle, le roi Ezana monté sur le trône vers 320 de notre ère est converti au christianisme par un syrien Frumentius envoyé par le patriarche d'Alexandrie. Le grec y est la langue commerciale et le guèze la langue du peuple. Un monnaie est frappée avec un croissant de lune et le soleil mais ces deux symboles disparaissent sous le règne du Roi Ezana au profit d'un signe en forme de croix. Ainsi 330 de notre ère peut être considérée comme une date clé; celle de la conversion d'Ezana au christianisme et l'Eglise Orthodoxe devenant Eglise d'Etat. Cette église a la particularité de rattacher à la même tradition monophysite que les chrétiens coptes d'Egypte. C'est-à-dire que les monophysites considèrent que le Christ n'a qu'une seule nature, une nature divine.

-En 1137, une dynastie, celle des Zagoué s'empare du pouvoir et déplace la capitale du royaume à Roha, l'actuelle Lalibella et édifièrent de remarquables églises monolithes. En 1270, ils sont à leur tour chassés par Yékuno Amlak qui restaure la dynastie Salomonienne à l'aide du religieux Takla Haymanot.

Le guèze ou l'éthiopien classique est la langue du royaume d'Axoum. Il a disparut de l'usage parlé aux alentour du Xème siècle mais s'est maintenu comme langue littéraire jusqu'au XIX ème siècle. Aujourd'hui encore il reste la langue liturgique de l'Eglise Orthodoxe d'Ethiopie.

Retenons deux périodes : celle où le guèze est une langue vivante et la période débutant avec l'avènement de la dynastie dite salomonienne autour de 1270 où il est désormais une langue morte. Récits religieux, textes relatifs à la vie des saints et récits de guerres traduits bien souvent du grec forment l'essentiel de la production littéraire éthiopienne. Il a fallu attendre le début du XIVème siècle pour qu'apparaisse le premier texte original, l'histoire dynastique du Kebra Nagast, La grandeur ou la gloire des rois.

 

La rencontre de Saba et Salomon selon le Kebra Nagast

La tradition veut que la reine de Saba ayant entendu le récit fabuleux rapporté par un marchand nommé Tamrin eut un grand désir de rendre visite au roi Salomon réputé pour sa grande sagesse et pour son grand royaume. S'appuyant sur le récit de l'A-T la tradition poursuit et complète l'histoire de leur rencontre et insiste sur la séduction de la reine par le roi. Durant le séjour de la reine à Jérusalem elle a pu apprendre la Torah, goûter au merveilles des jardins de Salomon, assister à ses jugements… et tomber amoureuse de grand souverain. Or en devenant reine d'Ethiopie elle avait fait le serment de rester vierge et de se consacrer uniquement au règne. Mais il en vint autrement lorsque la dernier nuit la ruse de Salomon lui permit de partager la couche avec elle. Le lendemain, avant le départ Salomon remit un anneau à la reine dans l'espoir qu'elle porte un enfant de lui. Mais chacun se sentant lié à aux obligations royales ils se séparèrent. A son retour Makeda enfanta d'un garçon qu'elle appela le fils du sage Baïna Lehkem ou Ménélik, qui une fois grand alla voir son père pour lui demander de le couronner roi d'Ethiopie. Salomon avait d'autres femmes et sans doute de nombreux enfants mais c'était la reine de Saba qui l'avait le plus impressionné. Aussi voulut-il le retenir chez lui. Ménélik ayant promit à sa mère de revenir en Ethiopie finit par obtenir ce qu'il voulait de son père qui dans l'espoir de voir son royaume s'agrandir vers le Sud lui donna les premiers né de ses fonctionnaires afin que le royaume de Saba soit semblable au sien. Le tour pour la gloire de son Dieu. Or les premiers nés quittèrent pas leur pays de plein gré pour une contrée aussi lointaine. Le fils du grand prêtre Sadok, devant partir comme tous les autres premier nés de fonctionnaire s'était chargé de dérober l'arche de l'alliance qui se trouvait dans le saint des saints du temple de Jérusalem. Ils emportèrent donc en secret avec eux l'arche de l'alliance symbole de la puissance du Dieu d'Israël qui avait conclu une alliance avec son peuple élu au temps de Moïse. L'Ethiopie se réjouit alors de l'arrivée de l'arche de l'alliance et de l'élection du peuple de Saba par ce Dieu d'Israël. L'arche de l'alliance fut appelé Sion, mezgeba Axoum, trésor d'Axoum.

 

Alors que pouvons nous constater : deux cycles de légendes se superposent et forment l'histoire sainte du peuple élu d'Ethiopie. Et tout cela sur le modèle de l'histoire d'Israël. C'est leur reine qui est partit à la quête d'une sagesse, et les descendants poursuivent le cheminement avec le nouveau Dieu.

Bien sûr que c'était la volonté de Dieu que l'arche ait pu être dérobée et conservée à Axoum jusqu'à nos jours dans une petite chapelle attenante à la cathédrale d'Axoum Sion. Arche de l'alliance que personne n'ait pu et ne pourra jamais voir en dehors d'un prêtre qui se dévoue au service de l'arche durant tout sa vie. Les Ethiopiens disent " l'arche est là, c'est aux autres de prouver qu'elle n'est pas là ".

 

Cette histoire de la reine de Saba a servi à légitimer la royauté à partir du XIIIème siècle et la tradition y a été maintenue à un niveau politico-religieux jusqu'en 1973, fin du règne de l'empereur Sa Majesté Haïlé Selassié, rois des rois. Il s'agissait donc d'une tradition dans laquelle la religion était étroitement liée à la politique. L'Eglise Orthodoxe était contrôlée directement par l'empereur qui lui même devait être un chrétien orthodoxe.

 

Aujourd'hui l'histoire de la reine de Saba encore vivante et perceptible sur le plan religieux uniquement. On compte environs 30 millions d'orthodoxes (cinq millions de protestants, 500.000 catholiques, 25 millions de musulmans et un peu près la même chose pour les animistes). Elle est associée à la vénération de l'arche de l'alliance lors de laquelle est lu une homélie, Dersane Sion.

 

En m'intéressant au Dersane Sion, j'ai pu constater que personne n'était autorisé à lire ce texte guèze en dehors des prêtres d'Axoum. D'autant plus qu'il n' en n'existe pas de copie en dehors d' Axoum. (Même la bibliothèque du Patriarche Abouna Paulos à Addis Abeba ne dispose d'une copie). Le mystère semblait avoir été bien entretenu jusqu'à mon entrée dans l'enceinte de la chapelle au trésor où j'ai pu lire moi même ce texte qui est en fait une extension du Kebra Nagast.

Le Kebra Nagast avait pour but de rendre gloire au rois d'Ethiopie alors que le Dersane Sion, étant le même texte mais augmenté de quelques miracles fait par l'arche de l'alliance, a pour but de glorifier l'arche de l'alliance le jour de Sainte Marie, le 21 du mois à Axoum uniquement. Ainsi, voyons nous encore un autre cycle se rajouter à celui de la reine de Saba et de l'arche de l'alliance: c'est celui de la Vierge Marie, elle aussi est appelée Maria Sion. Un bel amalgame de personnages formant une tradition très forte dans l'Eglise Orthodoxe d'Ethiopie.

 

Nous pouvons déjà retenir que pour les chrétiens d'Ethiopie leur histoire commence avec Ménélik, fils du roi Salomon et la reine de Saba ayant ramené l'arche de l'alliance, tables de la loi données par Dieu à Moïse dans le Sinaï et qui sont un élément fondateur de l'A-T. Si le fait que l'arche demeure à Axoum relève du mythe ou de la réalité il reste que cette croyance a été vraiment fédératrice jusqu'à aujourd'hui!

 

III La reine de Saba au Yémen

Pour notre convenance nous associons la tradition yéménite à la tradition coranique. Les poètes, écrivains, historiens se sont tous basés sur le texte donné par le Coran, en particulier la Sourates 27 les Fourmis. (La Sourate 34 porte le nom de Saba mais n'a pas tellement d'intérêt pour notre sujet).

 

La sourate 27 au v.22 dit : La huppe revint peu après et s'adressa à Salomon en ces termes : " Je connais quelque chose que tu ne connais pas; j'arrive de Saba; je t'en rapporte des nouvelles exactes. 23. J'y ai trouvé une femme qui règne sur les Sabéens, elle est comblée de tous les biens, elle possède un trône magnifique. 24. J'ai vu qu'elle et son peuple adoraient le soleil: le Démon a embelli leurs actions à leurs propres yeux; il les a détournés du droit chemin, de sorte qu'ils ne sont point dirigés."

 

Essai de périodisation

 

Concernant l'époque du VIIIème au Ier siècle avant J-C, nous retiendrons que c'est la période des royaumes d'agriculteurs et de marchands s'étant établis dans des cités telle que Marib aujourd'hui encore célèbre pour ses temples, palais et son barrage. Le royaume de Saba se présentait comme une confédération de tribus dirigées par un ou plusieurs magistrats appelés mukkarrib. (En Ethiopie les souverains de Yeha portaient le même titre ). Le ciment de cette confédération était le culte d'Almaqah. Cet Etat développa une politique visant le contrôle des pistes caravanières, de la route de l'encens.

 

C'est au VII ème siècle av. J.-C qu'on distinguaient 4 royaumes au Yémen: celui de Ma'in, Qataban, Hadramawt et de Saba.

 

Par ailleurs, les Sabéens entamèrent une politique d'expansion en direction de l'Ethiopie qui vit la fondation d'un Etat par les colons avec Axoum pour capitale. Ainsi retrouve-t-on des deux côtés de la Mer Rouge des inscriptions sud-arabiques pouvant confirmer l'existence de rapports commerciaux entre le Yémen et l'Ethiopie.

 

Dans une deuxième période, du 1er siècle av. J.-C au IIIème de notre ère, la voie maritime était utilisée par les Romains. Celle-ci leur permettait de s'approvisionner directement des produits indiens sans passer par le moyens de transport que constituaient alors les caravanes du royaume de Ma'in voué à disparaître au 1er siècle de notre ère.

 

Les Ethiopiens gagnèrent le Yémen à partir du IIème siècle de notre ère.

 

Les historiens yéménites contemporains évoquent l'existence de cycles dans leur histoire. Ainsi, trouve-t-on un cycle légendaire ou héroïque dans lequel la légende se mêle à la réalité historique tel qu'on le trouve chez Tabari au IX ème siècle de notre ère, auteur d'une chronique.

D'autres cycles de l'histoire yéménite antique prennent le nom de l'Etat concerné. Plusieurs cycles se succèdent alors: un cycle minéen suivit d'un cycle himyarite puis un cycle abyssin/ethiopien (525-575) suivit d'un cycle perse.

 

Le peuple sabéen, marchand et guerrier

Les auteurs grecs n'ont-ils pas déjà faussé leur documentation de première main en forçant sur le merveilleux alors que leur quotidien n'était plus d'un grand intérêt? Ils ont retenu les Sabéens qui entamèrent alors une carrière littéraire dans leurs textes. Pourtant ce peuple ne cessa de se protéger de la convoitise des conquérants. En effet, les Romains ne réussirent pas à envahir l'Arabie lors de la mission de Aelius envoyé par Auguste en 25 av. J-C. Les Sabéens étaient donc également de redoutables guerriers.

 

Christian Robin souligne que le commerce de l'encens est souvent mentionné par les auteurs mais ne figure pas dans le récit de la rencontre de Saba et Salomon de la Bible. Il y est plutôt question d'aromates. Ainsi, l'encens pouvait exister en Arabie du Sud mais n'était consommé par le proche orient qu'à partir du VIIIème siècle avant notre ère.

 

Plus tard, Pline l'Ancien (23-79 de notre ère) cite les noms vernaculaires désignant l'encens tels que carfiathum qui est l'encens blanc de l'automne ou encore dathiathum l'encens roux du printemps, de moindre qualité . Kharîf en arabe signifie automne et datha hiver. Que vaut donc le témoignage de Pline alors que le commerce ne semblait plus se faire par voie terrestre par les caravanes mais par voies maritimes? Ce commerce par les mers est décrit dans Le Périple sur la Mer Rouge rédigé entre 40 et 50 de notre ère par un égyptien connaissant le grec.

 

Finalement les auteurs classiques n'avaient qu'une idée assez vague de l'Arabie et n'ont pas hésité à en exagérer la description. Il a fallu attendre l'échec de l'expédition romaine pour en avoir une idée plus précise de l'Arabie Heureuse difficile d'accès pour les étrangers.

 

La religion des sabéens

 

Le panthéon sud arabe était composé de divinités telles Shams le soleil, Rub le quartier de lune, Athar dieu de l'irrigation et des crues correspondant à la divinité asyro babylonienne Ishtar ou de Vénus. Le symbole de Athar est la gazelle.

Au VIIIème siècle, la religion des Sabéens n'était-elle pas une forme avancée de monothéisme si l'on considère qu'à Marib c'est le Il-maqha le dieu principal qui est vénéré dans le temple?

La religion se conjuguait avec les activités quotidiennes par la création de lieux de célébrations exprimant les croyances. Ainsi, pouvons nous dire avec Christian Darles que "la relation au divin était profondément enracinée dans la vie publique et dans la vie privée ". Le temple de Mahram Bilqîs, un édifice ovale à Mârib, dégagé par une équipe américaine en 1952 et en 2000.

Un temple intra muros à l'intérieur de l'enceinte de la ville alors que le temple de Bar'ân ou Arsh Bilqîs est un extra muros (dégagée par les Allemands) Ce dernier laisse supposer qu'il s'agissait d'un lieu de pèlerinage dès le VIIIème siècle av. J.-C.

La royauté prenait donc une forme religieuse. Deux thèses s'opposent: celle de Hommel considérant que le mukkarib était prêtre contre celle de Beeston attribuant au mukkarib des fonctions militaires, fiscales, religieuses et législatives. (à vérifier)

 

Or on sait pas encore ce que signifie vraiment mukkarib, en dehors celui qui fédère, qui rassemble. Quelle a été son autorité?…

 

Finalement la légende de la reine de Saba telle qu'elle est rapportée dans la tradition musulmane (et la tradition yéménite) n'est qu'un cas parmi d'autres de l'appropriation de la tradition biblique

 

IV La reine des deux terres: relations entre l'Ethiopie et le Yémen

 

En 525 de notre ère, les Ethiopiens parvinrent à envahir le sud de la péninsule arabique et un règne chrétien s'y établit sur près de 50 ans. Pour les chrétiens d'alors l'encens était considéré comme un produit païen.

 

En 542 de notre ère Abraha un roi éthiopien tentait d'implanter le christianisme à Sanaa où il semble avoir fait construire une cathédrale (de laquelle il ne reste qu'une infime trace) et régnait sur le pays himyarite avec le titre de roi des Aguézat. Les Aguézat laissent penser à guèze signifiant les étrangers immigrés. Et c'est aussi en cette date qu'est signalée une des nombreuses rupture du barrage de Marib qu'Abraha s'empresse de faire réparer.

En 570, année de la naissance du prophète Mahomet les Ethiopiens tentèrent d'envahir la Mecque en représaille de la destruction de la cathédrale de Sanaa mais ils périrent aux portes de la Mecque, victimes d'une épidémie (à laquelle le Coran fera allusion dans la Sourate et montre la puissance de Allah)

 

En 525 les Ethiopiens sont venus au secours des chrétiens persécutés par un roi juif (Yussuf As'ar), ensuite Abraha se réclama roi au Yémen et fit construire une cathédrale à Sanaa et à Marib.

De tout temps l'Ethiopie a été un pont entre l'Afrique et l'Asie. La plupart de ses habitants ont été des migrants venus du Sud de l'Ethiopie ou alors de l'Arabie du Sud. Ceux-ci ont apporté leur langue et un système d'écriture. Avec ces ancêtres sur les deux continents l'Ethiopie a toujours occupé une place de premier choix au carrefour des civilisations: Jérusalem est devenue vitale comme Axoum l'était dans la conscience nationale éthiopienne.

 

L'Ethiopie a tout d'abord attiré les immigrants sémitiques de l'Arabie du Sud et en même temps elle a su préserver une civilisation biblique dans un style ancien, antique. Un peuple qui a donc vécu dans un grand isolement par rapport au reste du monde comme ce fut également le cas du Yémen. C'est la première thèse que l'on peut soutenir avec Edward Ullendorf. Mais en prenant un sujet tel que celui de la reine de Saba, nous sommes appelés à étudier la tradition éthiopienne dans son contexte historique et là nous voyons que l'Ethiopie n'était pas aussi isolée comme nous le laissent croire les montagnes. Là aussi le Yémen était relativement ouvert puisque les marchand circulaient jusqu'en Mésopotamie et en Grèce.

 

Finalement, d'où venait la reine de Saba? Je dois y répondre en insistant plus particulièrement sur ce que signifie le mot guèze. Guèze veut dire immigré. En nous appuyant sur les éléments d'histoire cités plus haut nous pouvons comprendre que le peuple axoumite connu dans le monde n'est pas originaire de cette région. Le débat reste ouvert quant à l'origine des peuples du Nord de l'Ethiopie. Les inscriptions du VIIème siècle av. J.-C. découvertes dans la région de Yéha laissent supposer la présence des populations sémites comme l'atteste la langue utilisée dans ces textes.

Ainsi la question des origines des peuples se pose aussi pour la région de l'Ethiopie mais reste pour nous sans réponse.

 

Il s'agit plutôt d'émigrés. Des Sabéens ayant émigré du royaume de Saba du Yémen dans l'espoir de trouver une terre meilleures. Une émigration poussant à un processus de colonisation de la rive gauche de la Mer Rouge. Et qui dit colonisation peut aussi dire à un moment donné indépendance! Ce schéma ne nous rappelle-t-il pas les mouvements d'émigration depuis l'Europe donnant naissance à une nation nouvelle tout en gardant quelques éléments culturels du pays d'origine, celle des Etats Unis?

 

J'insiste tout particulièrement sur ces contacts indispensables à toute culture et civilisation. Les contacts ont permit toutes sortes d' échanges (culturels, commerciaux…) mais ont également favorisé le déclin de l'Ethiopie et du Yémen à la fin du VIème siècle de notre ère.

 

C'est parce que les Sabéens se sont mis en route qu'ils ont pu construire peu à peu le royaume d'Axoum et y développer des traditions au cours du temps.

 

Ainsi au VII-IX ème siècle la légendaire reine de Saba est-elle une figure modèle de ce qui s'est passé et en même temps un modèle idéal pour l'avenir. Un récit qui montre la gloire du passé et qui donne du poids au présent de ses descendants.

Aujourd'hui encore l'Ethiopie et le Yémen face à la modernité ont besoin de leur passé glorieux et surtout d'une belle histoire, quitte à ce qu'elle soit plus embellie encore qu'à l'époque de Saba et Salomon.

 

Un autre point à signaler est l'attitude de la reine face à son peuple dans la tradition musulmane et éthiopienne. La reine a consulté ses sages et les a pris comme témoins de ce qu'elle allait faire au nom de la sagesse.

 

On peut y voir un extraordinaire développement de la position de la femme dans une société de type patriarcale. Qu'en est-il de la société yéménite et éthiopienne d'aujourd'hui? Face à la modernité quelle autorité ose-t-on encore accorder à la femme yéménite?

 

Insister sur la grandeur d'une reine n'est-ce pas avouer le désir d'une société matriarcale? Après la reine Bilquis, Arwa ne fut-elle pas la réalisation d'un tel désir?

 

 

Conclusion

Aujourd'hui nous ne sommes pas appelés à mesurer ce qui sépare les trois religions monothéistes mais plutôt à mettre en parallèles des récits ayant avant tout des divergences et des ressemblances qui nous incitent à en chercher une éventuelle source commune. N'est-ce pas le récit de la reine de Saba qui les unit? C'est ce que nous avons essayé d'esquisser à travers notre exposé.

 

Nous voilà donc arrivés au bout de l'exposé et je me dois de constater que mes recherches au Yémen ne font que commencer, je vois devant moi encore un vaste champs à cultiver pour que le Proverbe 15:22 puisse devenir vrai : "Les projets échouent, faute d'une assemblée qui délibère; mais ils réussissent quand il y a de nombreux conseillers! ".

 

Ainsi la Révélation a été faite aux hommes en trois langues: l'Ancien Testament en hébreu, le Nouveau Testament en grec et l'expression achevée de la parole divine retenue dans la Torah et l'Evangile qu'est le Coran en langue arabe. Les trois religions sont interdépendantes l'une de l'autres au point que l'on peut soutenir avec Denis Mason qu'il " semble nécessaire à une plus juste compréhension de l'Islam de rechercher, avec toute la prudence et le respect qui s'imposent, les éléments qui lui sont communs avec le Judaïsme et le christianisme, et de montrer les similitudes de pensée et d'expression, ainsi que les analogies dogmatiques rencontrées dans ces trois traditions nées d'un même source sémitique et abrahami

 

Bibliographie

 

BERQUE Jacques Le Coran, Essai de traduction de l'arabe. Sindbad, 1990.

BRETON Jean François L'Arabie heureuse au temps de la reine de Saba. Hachette, 1998, 245 pages.

DAUM Werner Die Königin von Saba. Stuttgart, Belser Verlag, 1988.

LASSNER Jacob Demonizing the Queen of Sheba. Chicago, The University of Chicago Press, 1993, 281 pages.

PHILBY John The Queen of Sheba. Londres, 1981, 194 pages.

James B. PRITCHARD (Editeur) Solomon and Sheba, Phaidon, 1974, 158 pages.

TABARI De Salomon à la chute des Sassanides, traduit par Herrman Zotenberg, Vol. II, Editions Sindbad, 1984.

 

 

WEBMASTER!

 

Romans

 

Abdol Amar La fabuleuse histoire de la reine de Saba, Paris, Lafond, 1998, 400 pages.

Jacqueline Dauxois La reine de Saba. Livre de Poche , 1999, 310 pages.

Graham Hancock The Sign and the Seal. Mandarin, 1992, 600 pages.