Le projet de création de la faculté de théologie musulmane à Strasbourg : un enjeu national et un défi local pour le devenir de l’islam

Mr Franck FREGOSI - Chargé de recherche au CNRS, Centre " Religion, Droit et Société en Europe " - Strasbourg

 

La création d’une filière de théologie musulmane dans l’Université Marc Bloch : les contours d’un enjeu national et d’un défi local.

 

La situation présente de l’islam et des musulmans en France doit être appréciée schématiquement à l’aune de trois interrogation majeures connexes les unes des autres, qui sont :

- la question récurrente de l’inorganisation chronique du culte musulman à l’échelle nationale ;

- le défaut d’autonomie financière, de ressources propres qui conditionne grandement l’inscription durable de l’islam dans la société française avec d’autant plus de force, que le culte, l’implantation récente ne peut raisonnablement escompter un soutien trop systématique des pouvoirs publics tenus juridiquement par la règle du non-subventionnement public direct tel qu’énoncé par l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 portant séparation des cultes et de l’Etat ;

- reste enfin le problème d’un encadrement religieux déficient, tant en ce qui concerne sa formation à l’échelle nationale, son recrutement, et son insertion auprès des groupements, des collectivités musulmanes de base.

C’est sur cet aspect que portera plus particulièrement le présent article.

la parution il y maintenant près de deux ans du rapport du professeur Etienne Trocmé qui propose entre autre chose la création progressive d’un cursus de théologie musulmane au sein de l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg, devenue depuis peu l’Université Marc Bloch, constitue un élément sérieux de réponse qui place les musulmans locaux aux premières loges de ce qui s’apparente à un véritable enjeu national pour le devenir d l’islam en France et plus largement européen. L’enjeu de ce projet, en dépit des polémiques locales, des réticences et incompréhensions nationales, émanant du monde universitaire, des pouvoirs publics voire aussi de certains groupements musulmans, est la mise en place hors du monde musulman d’un cursus d’enseignement islamique original, à orientation théologique au profit des musulmans d’Europe et d’ailleurs comme des non musulmans. Ainsi pourraient être dépassées d’une part toutes les fausses querelles et les craintes entretenues sur l’impossibilité de vivre et penser un islam réellement autonome par rapport à l’Etat. Cela créerait en outre, l’occasion de poser les fondements intellectuels et théologiques d’un islam européen disposant non seulement de cadres religieux de qualité et de lieux propres de production du savoir parallèlement aux vénérables centres historiques de diffusion de la pensée islamique que demeurent les universités de la Qarawiyyine de Fez, de la Zitouna de Tunis ou al Azhar au Caire.

 

Un cursus de théologie musulmane à Strasbourg... un enjeu national

 

Quelques éléments chiffrés s’imposent pour mesurer l’ampleur du chantier en matière d’encadrement religieux musulman. La France compte actuellement près de 5 millions de musulmans dont près de la moitié sont des citoyens français (enfants de la troisième génération d’immigrés originaires de pays de tradition musulmane, français naturalisés, rapatriés musulmans d’Algérie et leurs enfants, convertis)... Pour ces cinq millions de musulmans, on recense approximativement de 5OO à 1000 imams évoluant dans l’un, voire plusieurs des 1500 lieux de culte musulmans recensés dans l’hexagone.

 

Sur ces 1000 imams, seulement 4% sont de nationalité française contre 40% de marocains, 25% d’algériens, 13% de turcs, 5% de tunisiens et 13% en provenance d’Afrique Noire ou du Moyen-Orient. Il n’entre pas dans mon propos de jeter le discrédit sur tous les imams étrangers qui officient en France, mais simplement d’insister sur le fait que trop souvent leur formation d base acquise dans les pays d’origine ne les prépare pas vraiment voire pas du tout à leur mission hors de ceux-ci. J’ajoute que le plus souvent il s’agit encore d’agents du culte salariés des Etats d’origine, comme la Turquie qui bien qu’étant pourtant République laïque dispose d’une direction des affaires religieuses à l’échelle du Premier Ministre et envoie des imams en direction des communautés turques. Par le biais de ces imams appointés, les Etats entendent plus ou moins directement contrôler l’expression religieuse de leurs religieux expatriés pour des raisons économiques ou politiques. Ce contrôle social du religieux et par le religieux s’avère d’autant plus fort que la plupart de ces Etats se trouvent confrontés à la permanence d’une contestation politique prenant appui sur l’islam. S’ajoute à cela le fait que la maîtrise du champ religieux islamique en France fait l’objet d’âpres conflits et de compétition entre divers Etats du monde musulman rivaux localement, comme l’Algérie et le Maroc par exemple, ou d’autres comme l’Arabie Saoudite, qui s’attache via son influence financière, à favoriser la diffusion d’une version puritaine et stricte d l’islam conforme à l’école hanbalite majoritaire dans la péninsule arabique.. Au-delà du problème de la trop faible représentation de l’élément national dans le corps des imams en France, se pose en amont la question à mon avis essentielle et problématique de l’absence, à l’échelle nationale, d’un cursus et d’institutions aptes à former un personnel cultuel et plus largement des cadres religieux musulmans lato sensu (j’inclus les théologiens!). De telles institutions viendront se substituer aux traditionnelles filière " d’importation " permanentes ou ponctuelles (à l’occasion du mois de ramadan) d’imams, contrôlés par les Etats d’origine, qui n’apportent pas toujours toutes les garanties en matière de prise en compte de l’environnement national, d’indépendance idéologique et de formation intellectuelle. Force est en effet de constater qu’en l’état, les musulmans de France sont dépourvus d’institutions de formation d’imams et d’autres personnels religieux du type des grands séminaires et instituts catholiques, de l’institut protestant de théologie, ou encore du grand séminaire rabbinique de Paris susceptibles de former des cadres religieux maîtrisant aussi bien les disciplines islamiques classiques (exégèse, connaissance de la sunna, fondement d la jurisprudence islamique, dogmatique...) qu’attachés à inscrire l’islam dans l’environnement socioculturel national.

 

Quelques expériences intra-communautaires... et leurs limites.

 

En lien avec certaines fédérations musulmanes de France quelques initiatives ont pu cependant voir le jour au début des années 1990, dans le but de combler ce vide institutionnel criant. Il s’agit d’une part, par antériorité historique, de l’institut européen des sciences humaines (IESH) localisé à Saint-Léger de Fougeret (Nièvre), qui a officiellement ouvert ses portes en janvier 1992 (après plusieurs rentrées reportées pour des refus de délivrance de visas à certains étudiants), alors que l’association du même nom existait au moins depuis 1990, et d’autre part de l’institut des études islamiques de Paris (IEIP), anciennement université islamique de France (UIF), qui a elle ouvert ses portes en octobre 1993 et était récemment encore provisoirement localisé dans des locaux du bureau parisien de la Ligue Islamique Mondiale.

Le premier institut est directement rattaché à l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), alors que le second, qui au départ évoluait dans la sphère d’influence de la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF), rivale de la précédente et historiquement, de l’Institut Musulman de la Mosquée de Paris (IMMP), s’attache actuellement à conserver une certaine indépendance organique.

La mosquée de Paris avait également tenté en son temps de mettre sur pieds son propre institut de formation, pompeusement intitulé Institut de théologie musulmane. Malgré l’aval officiel donné en grande pompe lors de la cérémonie d’inauguration en octobre 1994, par les ministres Charles Pasqua et Jacques Toubon, cet institut s’est avéré n’être qu’un miroir aux alouettes, un de plus, pour une institution qui aspire à incarner l’islam de France.

Seule reste de cet épisode une plaque de marbre apposée sur l’un des murs extérieurs d la Mosquée portant la mention d’institut de théologie musulmane. Ce projet était en fait destiné, sinon à asseoir la crédibilité de cette vénérable institution créée par la République au sortir de la première guerre, en tout cas plus exactement à conforter les prétentions hégémoniques de son recteur prétendant permanent à l’investiture " républicaine " des pouvoirs publics comme porte-parole officiel des musulmans de France.

 

S’il semble encore difficile de dresser un premier bilan des résultats des deux autres instituts, qui, à la différence du précédent reçoivent un effectif variable ‘étudiants et étudiantes musulmans (une centaine à l’IESH, deux cents à l’IEIP) un certain nombre de remarques et de réserves peuvent néanmoins être provisoirement formulées à leur propos, qui en relativise la portée.

Dans l’ensemble, ces deux centres fonctionnent plus comme des instituts dispensant un enseignement religieux, et un ensemble disparate de connaissances sur l’islam que comme de véritables structures visant à former les cadres de demain de l’islam de France. De plus, leur façon de concevoir la formation islamique laisse apparaître des divergences qui, à terme, peuvent influer sur la teneur des discours sur l’islam produits par ces instituts à destination de leurs étudiants, et au-delà, du reste des musulmans. Ainsi, l’institut parisien se veut un espace d’enseignement et de réflexion sur l’islam dans le cité, accessible au plus grand nombre et tout particulièrement aux secondes générations de musulmans francophones, sur la base de cours dispensés le week-end ou en soirée selon le modèle de l’open university. À l’opposé, l’institut de la Nièvre se présente plutôt comme un lieu permanent d’enseignement (cours quotidiens), mais légèrement en retrait de la cité (insistance sur une formation dans un cadre strictement islamique). Cette particularité l’apparente plus à un séminaire islamique doublé d’un internat universitaire obéissant à une stricte morale islamique (jeunes femmes voilées, stricte séparation des sexes, prières quotidiennes).

S’ajoute à cela le fait que cet institut affiche une vocation résolument européenne et pas simplement nationale. Plusieurs centres d’examens de ce centre ont ainsi été ouverts en Europe (Londres, Francfort, Copenhague) et dans le reste du monde (Istambul et Chicago).

- En matière d’enseignement, des différences sensibles sont également à noter, qui témoignent de projets pédagogiques plus ou moins théologiquement finalisés. C’est ainsi que l’institut parisien entend maintenir un équilibre en te l’aspect normatif et le versant spirituel de l’islam, là où les concepteurs du projet de l’Institut de la Nièvre mettent l’accent sur l’aspect plus juridique et réglementaire de l’islam (fiqh, usul al fiqh, fiqh al muquarun, fiqh al taysir...). Ces derniers insistent toutefois sur une application raisonnée, pragmatique, de la shari’a (assimilée au fiqh), alors que le fondateur de l’institut parisien avait eu l’occasion de déclarer que son application, même de façon intra-communautaire, n’était pas à l’ordre du jour ! Enfin il semble clair que le projet de l’Institut de Chateau-Chinon s’inscrit dans une orientation théologique explicite, en l’occurrence réformiste et résolument conservatrice dans la lignée intellectuelle de Rashid Ridha et Hassan al Banna, le fondateur de l’association de Frères musulmans égyptiens, dont l’un des descendants, le charismatique Tariq Ramadan est l’une des figures de proue de l’intelligentsia musulmane d’Europe et un orateur de talent apprécié des jeunes musulmans français.

- Le principal handicap de ces deux cursus réside entre autres dans le fait que la distinction entre formation religieuse des futurs imams, islamologie et cycle d’arabisation n’est pas toujours effective dans la pratique, indépendamment de l’existence de filières formellement distinctes dans chaque institut. À cela il convient d’ajouter une certaine hétérogénéité des motivations d’inscriptions, celles-ci ne coïncidant pas toujours avec les objectifs affichés des instituts et les attentes des communautés de base. Il faut enfin noter une prise en compte par trop ponctuelle et quelque peu disparate de l’environnement socioculturel national et un déséquilibre manifeste (surtout à l’IESH où l’arabe est la principale langue d’enseignement et où 99% du fonds de la bibliothèque est en langue arabe, et dans une moindre mesure à l’IEIP) entre le nécessaire et légitime recours à la langue arabe, langue liturgique de l’islam, et le tout aussi souhaitable usage du français comme langue d’enseignement de communication et de connaissance. Il est donc clair que ces deux institutions ne satisfont que marginalement la demande réelle d’un personnel religieux d’encadrement des communautés musulmanes de base, sans pour autant répondre à cet autre impératif national de doter ce pays d’une structure universitaire susceptible de proposer une formation théologique qui soit le pendant des instituts catholiques et protestants de théologie.

 

Polémiques et fausses querelles autour du projet de faculté de théologie musulmane.

 

Le projet Trocmé tente justement de répondre à ce handicap en s’inscrivant d’emblée dans l’espace universitaire public et en proposant la création progressive d’un cursus de théologie islamique au sein de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, en prenant dans n premier temps appui sur le département d’études arabes et islamiques de la faculté de lettres.

Le débat autour de ce projet a donné lieu à de multiples contributions à l’échelon national et local, reflétant diverses sensibilités. Tous les arguments ou presque ont été avancés en sa faveur ou à son encontre ; depuis ceux qui, à l’instar de Jean Baubérot estiment que d’une manière générale, la théologie en tant que discipline, qu’elle soit musulmane, catholique ou protestante, n’a de toutes façons pas sa place dans l’université, tout en se déclarant favorable au développement d’un enseignement sur les religions, en passant par ceux qui, à l’instar de Gilles Kepel, brandissent le sacro-saint argument de la laïcité républicaine et son pendant la neutralité de l’université qui interdiraient de " prêcher les consciences ! " Cette dernière opinion fait preuve en la matière, d’une profonde méconnaissance des réalités locales et de la présence de deux instituts de théologie intégrés dans l’université.

Les mêmes opposants de ce projet regrettent par ailleurs et paradoxalement l’absence de cadres religieux musulmans de qualité formés en France pour les musulmans de France !

On peut difficilement à le fois dresser ce constat et en même temps écarter toute chance de remédier à ce déficit à partir d’une assise universitaire solide !

 

Certes les partisans du projet strasbourgeois ont eu le loisir de préciser, en réponse à cet argument, qu’il n’était pas question de former des imams en tant que tels, mais des théologiens, dont acte !

Qu’il nous soit cependant permis de faire observer, aux uns comme aux autres, qu’il s’agit à la fois d’une vraie et fausse querelle. En effet, il ne semble guère réaliste de croire que l’université de Strasbourg (ou toute autre en France), puisse être à même de former directement, en pratique un corps national d’imams susceptibles d’être disséminés dans les communautés de base ; il est tout aussi évident que via ce cycle universitaire, on contribuera de façon indirecte, néanmoins, à former effectivement, théologiquement, et intellectuellement des musulmans qui par la suite pourront opter pour une formation professionnelle pratique complémentaire (mais distincte de la faculté de théologie !) afin de se préparer à assurer les différents aspects concrets cultuels et autres de la charge d’imam, charge transversale s’il en est !

Localement en dehors de la frilosité de certains cultes installés, certains en sont venus à prétendre que ce projet risquait au mieux de bousculer l’équilibre existant entre des cultes reconnus, en anticipant sur une éventuelle reconnaissance publique ‘(purement hypothétique) du culte musulman. Que dire alors de l’argument selon lequel une telle faculté constituerait un lieu privilégié de troubles à l’ordre public compte tenu du caractère supposé instable des musulmans et de leur penchant (ontologique) au désordre. La tonalité alarmiste de ce propos dissimule mal une conception pour le moins étroite de l’enseignement de la théologie. On en vient aussi à faire une distinction arbitraire, quoiqu’implicite, entre le théologiquement correct, sous-entendant les théologies catholique et protestante, qui ont une place légitime à l’Université de Strasbourg et les théologies marginales, dont l’islamique, qui ne devrait pas y avoir accès, comme d’autres parlent d’un " politiquement correct " !

 

On ne peut pas à la fois reprocher aux musulmans, comme c’est souvent le cas, un certain raidissement doctrinal et un scripturalisme excessif, et en même temps rejeter catégoriquement toute possibilité de laisser émerger un lieu d’où pourrait justement sortir un discours savant et serein sur l’islam, donnant de cette pensée religieuse une vision moins caricaturale, tout en la prémunissant contre toute instrumentalisation politique.

Il nous reste maintenant à aborder l’autre aspect de ce débat, à savoir l’attitude des associations musulmanes locales par rapport au projet d faculté de théologie musulmane.

 

L’accueil des groupes musulmans locaux : les contours d’un consensus

 

Force est en effet de constater que les associations musulmanes locales ont à ce jour réservé au projet Trocmé un accueil prudent (réservé pour certaines), qui en grande partie peut s’expliquer plus par un manque d’informations à son sujet, que par une hostilité de principe.

Sur la douzaine d’associations ayant en charge un lieu de culte musulman à l’échelle de la ville de Strasbourg, seule la section locale de l’Association Islamique de France (AEIF), en charge de la mosquée Impasse de Mai dite Mosquée de Strasbourg, s’est officiellement prononcée en faveur du projet Trocmé. Ses responsables s’en font les avocats zélés en Alsace et en France de l’intérieur, n’hésitant pas à l’occasion, à interpeller les responsables religieux locaux suspectés d’être peu enthousiastes à l’égard du projet en question.

Pour les responsables de cette association, par ailleurs engagée avec d’autres dans le projet de construction d’une grande mosquée, l’initiative strasbourgeoise de créer un pôle d’enseignement de théologie musulmane répond à une urgence de doter les 5 millions de musulmans de France de " cadres (...), de théologiens capables de s’engager, d’entreprendre une réflexion théologique sur les problèmes qui se posent aux musulmans vivant dans la société française " nous a déclaré son président.

Il y voit une solution alternative à la sollicitation systématique de théologiens venant du monde arabe, mais qui " n’ont pas la capacité ni la compétence nécessaire pour engager une réflexion théologique à propos des problèmes auxquels sont quotidiennement confrontés les musulmans en France, car le plus souvent ces théologiens dans leur quasi-totalité, en ignorent la langue, la civilisation, la culture, les traditions et les lois ". ces responsables musulmans font clairement la différence entre la formation de théologiens qui pourrait se dérouler dans le cadre d’une faculté de théologie musulmane, comme le suggère Etienne Trocmé, et la formation pratique d’imams, de "ministres du culte " musulmans qui devrait être assurée via un institut de droit privé, du ressort strict de la communauté musulmane. C’est la raison pour laquelle cette association défend l’idée d’une grande mosquée sus la forme d’une structure polyvalente comportant trois espaces distincts quoique complémentaires : un lieu de culte stricto sensu (pour les musulmans), un centre culturel ouvert à tous (musulmans comme non-musulmans), et enfin un institut de formation des imams à vocation nationale et européenne.

À l’opposé, l’Association Islamique de l’Est de la France (AIEF), membre de l’UOIF, qui dispose d’un lieu de culte dans le quartier de la gare (rue Thiergarten) semblait à l’origine plus réservée, pour ne pas dire sceptique, par rapport à un projet que ses responsables percevaient comme une énième structure " laïque " d’enseignement (une UFR de plus !) dont la finalité serait de diffuser une simple information sur l’islam sans réelle dimension morale et pratique. Pour eux, le projet en question n’était pas acceptable en tant que tel par les musulmans, parce qu’ils y décelaient une intention voilée, celle de former des cadres pour la communauté sans consulter celle-ci et lus exactement sans apporter des garanties suffisantes en ce qui concerne la moralité islamique des futurs enseignants.

De plus, le défaut majeur de ce projet à leurs yeux, était qu’il apparaît comme le fait de non musulmans, alors que cette question de la formation de cadres musulmans devrait être du seul ressort de la communauté musulmane. Plus prosaïquement, il faut bien reconnaître que cette association pouvait difficilement apporter son soutien au projet de création d’une filière de théologie musulmane à Strasbourg, alors même qu’elle est directement partie prenante à l’institut de la Nièvre évoqué plus haut, c’est-à-dire une solution entièrement gérée et contrôlée par des musulmans avec un projet théologique strictement orthodoxe.

Réticents au départ, les responsables de cette association ont fini par adopter progressivement une attitude moins tranchée. C’est ainsi qu’à l’occasion du colloque du 13 juin 1998 co-organisé par le Club Témoin, le GERI et l’ACFTMS, le principal responsable de cette association invité avec d’autres présidents d’associations musulmanes de la commune, à prendre publiquement position par rapport au projet en question, a fini par reconnaître que l’initiative du professeur Trocmé correspondait effectivement à une véritable attente des nouvelles générations musulmanes.

Il a pris cependant la peine de préciser qu’il ne fallait pas pour autant confondre un institut de théologie musulmane auquel il ne semblait plus vraiment s’opposer, et un institut de formation des imams qui ne peut relever que des groupes musulmans eux-mêmes. La précision était nécessaire et ne donne que plus de force au changement global d’attitude de cette association !

 

Quant aux turcs, principalement représentés (du moins à l’échelle de la ville) par la Tendance Nationale Union Islamique de France (TNUIF), branche française du Millî Gôrûs (expression militante dans l’immigration turque du parti islamiste ex Refah, rebaptisé Vadilet Partisi - parti de la Vertu) qui gère dans la ville deux des trois lieux de culte fréquentés par les turcs, après s’être fait les tenants d’une position médiane : ni rejet catégorique, ni adhésion totale, leurs responsables ont fini par officiellement prendre position en faveur du dit projet. Certains de leurs responsables religieux ont pris la peine de saluer dans le projet de faculté de théologie musulmane, l’intention louable d’oeuvrer à une meilleure connaissance de l’islam à destination des musulmans comme des non-musulmans prenant ainsi provisoirement le dessus sur d’autres responsables jusque là prudents, qui à l’époque de la sortie du projet conditionnaient leur réponse à un examen détaillé du projet, manière polie de se sentir à l’écart du débat local.

Le début de consensus qui se dessine à l’échelle de la communauté musulmane de Strasbourg, en dépit des diverses composantes nationales et des sensibilités socio-religieuses, montre que cette diversité n’empêche pas ponctuellement des rapprochements sur les intérêts communs qui d’ailleurs dépassent le strict cadre local. L’obtention d’une quasi-unanimité marque une nouvelle étape dans l’histoire de ce projet.

D’une manière ou d’une autre, reste maintenant à trouver le moyen d’associer techniquement les musulmans à la réalisation concrète de ce projet qui les concerne au premier chef, tout en respectant les critères, et les contraintes universitaires. En l’absence d’instance représentative nationale, une solution locale semble tout-à-fait envisageable et même préférable, sous la forme soit d’un conseil musulman de coordination comme existe déjà depuis les années 60 un conseil protestant de Strasbourg, soit par le biais de personnalités, d’universitaires musulmans reconnus, qui seraient consultés par exemple lors du recrutement des enseignants ! De la même manière qu’un travail d’explication en direction des musulmans doit être poursuivi, sans ostracisme aucun (on ne peut pas toujours choisir ses interlocuteurs), et sans fausse complaisance, il faut enfin que les pouvoirs publics et les autorités universitaires se prononcent clairement et en connaissance de cause. En son temps, l’actuel ministre de l’intérieur avait écrit " qu’une grande politique d’intégration devrait passer par la création d’une faculté de théologie à Strasbourg pour former les imams ". Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Théologie et/ou islamologie : la multiplication des initiatives.

 

En la matière, force est de reconnaître qu’il semble que le ministre de l’intérieur ait fait un choix, celui de mettre sur pied dans un délai rapproché un institut universitaire islamique baptisé provisoirement Centre National d’Etudes sur l’Islam (reprise du projet Arkoun de 1992), comprenant des filières de deuxième et troisième cycle (licence, maîtrise et doctorat). À la différence du projet strasbourgeois, qui s’inscrit dans une optique résolument théologique, le second privilégie une approche plus islamologique. Il s’agirait dons de dispenser un savoir sur l’islam plutôt qu’un savoir islamique. Il s’agit en fait de doter la France d’un institut " prestigieux " centralisant à la fois les études et les compétences scientifiques sur l’islam à l’instar de ce qui existe déjà à l’échelle de chaque université via les départements d’études arabes et islamiques ; rien donc de très novateur !

 

Il convient de noter que d’autres initiatives privées vont dans le même sens. C’est ainsi que l’institut catholique de Lille vient d’ouvrir durant l’année 1998-1999 un cycle de formation intitulé " Histoire et sciences sociales de l’islam ", ouvert aux titulaires du baccalauréat. Cette formation compte trois cours fondamentaux sur l’histoire, l’anthropologie et la sociologie de l’histoire en Europe (70 heures), un séminaire optionnel interne (20 heures) et un enseignement de langue arabe (24 heures).Est également en gestation la création via l’institut de sciences et de théologie des religions (ISTR) de Marseille (sous la responsabilité de la Catho de Lyon) et en collaboration avec l’Université Saint Joseph de Beyrouth d’un département d’études et de recherches méditerranéennes qui comprendra un fort dispositif d’enseignement sur l’islam.

 

Je m’interroge cependant sur le point d savoir si nous n’assistons pas, avec le projet ministériel, à un nouveau tournant dans la gestion publique de l’islam en France. Après avoir alternativement, voire en même temps, opté soit pour une approche diplomatique de l’islam (via des chancelleries maghrébines), [soit] sécuritaire et policière, voire cultuelle (Corif),il semblerait que devant le blocage, l’impasse actuelle de l’organisation du culte, le gouvernement opte pour une approche plus pragmatique, à la fois culturelle et symbolique de l’islam, en favorisant la production et la diffusion d’un discours plus serin sur l’islam et paré des vertus et des garanties universitaires plus sûres.

 

Il n’en demeure pas moins, Ralph Stehly nous l’a précisé en nous communiquant un courrier du cabinet du ministère de l’intérieur, que cela ne saurait signifier la fin du projet strasbourgeois. Loin s’en faut ! Il appartient aux promoteurs de ce projet de continuer la réflexion au grand jour dans un soucis tout à la fois pédagogique et persuasif en direction de la population locale, des décideurs politiques locaux (élus) avec la collaboration des responsables associatifs musulmans. Quant à l’Université Marc Bloch, il lui appartient de se réapproprier un dossier qui représente une chance historique à ne pas manquer, d’oeuvrer à l’émergence d’une pensée théologique musulmane européenne en prise sur le siècle et avec son environnement direct, et en harmonie avec ses sources classiques. Tel est, me semble-t-il, l’enjeu majeur sous-jacent au projet d’Etienne Trocmé, qui requiert audace, volontarisme et courage politique de la part des musulmans locaux comme des responsables universitaires strasbourgeois.