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L'écrit sacré

 

© Ralph Stehly, Professeur d'histoire des religions, Université Marc Bloch, Strasbourg

 

Il y a des paroles (orales) sacrées. Il y a aussi des écrits sacrées. L'écrit est d'autant plus porteur de sacralité qu'il est doué de permanence. Les paroles volent, les écrits restent.

Déjà par elle-même l'écriture  revêt un caractère sacré. 

Souvent on croit que ce sont les dieux qui ont inventé l'écriture. Odin, selon la mythologie germanique; a inventé les runes. Les hiéroglyphes ont été inventés par le dieu égyptien de la sagesse Thoth. En Babylonie, c'est la dieu Nabû qui est à l'origine de l'écriture, chez les Celtes Ogma, fils de la déesse de la sagesse Brig.

C'est pourquoi l'écriture était universellement dans les temps antiques entre les mains des prêtres, comme le culte et la magie, l'astrologie et la mantique, la mythologie et les annales.

Les formules écrites ont un effet tout particulièrement magique, quand elles sont inscrites sur des billets, des rouleaux ou des tessons. On les accroche aux murs de la maison, on les porte autour du cou. Elles servent de talismans. et d'amulettes. Talisman vient du grec telesma ("bénédiction") et amulette du verbe latin amoliri "se défendre", ce qui correspond au grec apotropaion et phulaktêrion. 

Les textes magiques sur les murs des pyramides et des tombes égyptiennes devaient protéger les défunts qui y étaient enterrés.

Sur les tefillîn  des Juifs est inscrit le Chema' Israël, sur les amulettes chrétiennes des noms de saints ou des versets bibliques, sur les amulettes musulmanes des versets du Coran, même quelquefois le Coran entier en écriture miniature.

La parole sacrée mise par écrit est cependant plus qu'une formule magique, qui, elle n'agit que sur le moment. Les Ecritures sacrées confèrent à une religion l'immortalité. Prières, oracles, mythes, lois etc... ont été transmis pendant des millénaires de bouche à oreille, et de maître à élève. Les hommes des temps passés avaient des aptitudes phénoménales à mémoriser les textes, tels les  étudiants brahmaniques, les mobed parsis. Encore aujourd'hui, nombre de musulmans (les hâfiz) connaissent le Coran par coeur, certains Juifs toute la Torah.

Quand une religion sans écriture meurt, meurent aussi avec elle les textes. Mais si ces textes ont été consignés sur des papyri ou gravés dans la pierre, alors la religion continue à vivre. Beaucoup de religions antiques ont été pour ainsi dire ressuscitées, lorsque leurs écritures ont été rendues accessibles par les chercheurs. D'autres (textes celtiques, textes de la civilisation de l'Indus) résistent encore.

Religions scripturaires

On distingue deux sortes de religions scripturaires: celles qui ont simplement mis par écrit, par commodité, les textes utilisés dans la vie cultuelle privée et publique. D'autres ont développés des Ecritures canoniques, c-à-d normatives et faisant autorité. Ces Ecritures sont alors considérées comme d'origine divine et partagent d'une  certaine manière l'éternité de Dieu.

Les Ecrits canoniques ou bibles de l'humanité

Ils se divisent en deux groupes.

1. Certain écrits sacrés sont nés de manière anonyme comme le Veda ou les cinq livres sacrés du confucianisme

2. Toutes les autres bibles de l'humanité sont nées sur le sol de religions fondées par des personnalités hors du commun. On distingue là aussi deux catégories:

a) les livres canoniques des religions mystiques de l'Inde: le Siddhânta du jaïnisme,  le Tipitaka du bouddhisme theravâdin.(Petit Véhicule), le Dharma du Grand Véhicule, le bKa-'gyur (prononcer: Kanjour) du bouddisme tibétain.

b) D'un genre différent sont les écritures des religions révélées  l'Avesta du mazdéisme, la Torah ou plutôt le Tanakh du judaïsme, le Nouveau Testament et l'Ancien Testament du christianisme, le Coran de l'islam, le Guru Granth du sikhisme (en Inde), la Ginzâ et le Livre de Jean du mandéisme (en Irak), les sept livres de Mani: (manichéisme) le Shahpurakan, l'Evangile de Vie, le Trésor de Vie, les Pragmateia, Le Livre des Secrets, Le Livre des Géants et Les Epîtres .

3. A ces écrits canoniques s'ajoutent des écrits secondaires ou deutéro-canoniques, donc d'une autorité moindre que les écrits canoniques. 

Dans l'hindouisme, c'est la smriti   (par opposition à la çruti), laquelle se compose des çâstra (littérature juridique), du Mahâbhârata (immense épopée, avec la Bhagavad-Gîtâ), le Râmâyana (immense épopée aussi), le Râmâyana hindi de Tulsî Dâs, les Purâna, le Tiruvâçagam de Mânikka Vâçagar, et les chants marâthes.

 Dans le bouddhisme theravâdin du Petit Véhicule, notamment les Jâtaka ("naissances antérieures du Bouddha"), le Milindapañha (questions du roi Milinda ou Ménandre), dans le bouddhisme tibétain le bsTan-'gyur (prononcer: Tanjour).

 Dans le mazdéisme une série de textes en pehlvi, en particulier le Dênkart (de l'époque sassanide), le Bundahishn (écrit cosmologique et apocalyptique), le Shayast la-shayast (éthico-ritualiste), l'Artâ î Virâf Nâmak ("le livre de la descente d'Artâ Virâf", description des cieux et de l'enfer).

 Dans le judaïsme, la Michna et le Talmud, ainsi que le Zohar

Dans le christianisme , les écrits des "pères apostoliques" (les Epîtres de Clément, Barnabé, Ignace, Polycarpe, le Pasteur d'Hermas et le Symbole des Douze Apôtres, et les ouvrages des pères de l'Eglise.

 Dans l'islam sunnite, les recueils de hadîths ( "paroles de Mohammed en dehors des instants de Révélation",  formant la Sunna), pour l'islam soufi les Methnevî de Djalâl ad-dîn Rûmî, 

4. A côté des écrits reconnus comme faisant autorité, à titre canonique ou deutérocanonique, il y a des écrits de moindre valeur qui ont été exclus du culte ou du raisonnement théologique. Ce sont les apocryphes. Dans le judaïsme, sont considérés comme apocryphes  les écrits que les autorités rabbiniques n'ont pas retenus dans le canon de l'Ancien Testament (plus exactement du Tanakh), parce qu'écrits en grec et non en hébreu , mais que certaines Eglises reconnaissent. On peut également ranger dans cette catégorie les écrits de Qumrân. Dans le christianisme, sont considérés comme apocryphes notamment les Evangiles de l'Enfance.

Le canon

Tous ces écrits sacrés sont portés par une communauté religieuse ou politique. Dans la mesure où ils ne sont pas nés d'une croissance "naturelle" comme le Veda, leur délimitation repose sur la décision délibérée d'une instance  religieuse. Des conciles jaïns et bouddhistes ont fixé les canons jaïn et bouddhiste.  Sous les Sassanides, des institutions officielles de l'Etat ont fixé le canon du mazdéisme pour faire contrepoids à la Bible chrétienne. Les autorités rabbiniques ont fixé le canon du Tanakh, en en excluant les textes écrits en grec. Le canon du Coran a été fixé par les califes Abû Bakr et Othman. Seul Mani fait exception: il a lui-même fixé le canon de la religion qu'il a fondée.

L'origine divine des écritures sacrées

Dans toutes les religions où une écriture canonique s'est imposée, cette écriture est considérée comme divine, sainte, éternelle et immuable.

a) Origine : un dieu créateur. Les écrits sacrés de l'Inde sont nés d'un acte créateur: Prajâpati, le dieu créateur,  a créé les hymnes védiques  par le tapas ("énergie, ascèse"), les rishis (voyants védiques) les reçurent aussi grâce au tapas. L'idée d'une création des écritures saintes se trouve aussi dans l'Avesta: le Staota yesnya (c-à-d les Gâthâ avec le Yasna) a été créé au-début des temps

b) Origine: émanation divine. Dans ce cas, il n' y a pas d'acte créateur d'un dieu créateur. Selon la Brihad-âranyaka-Upanishad (- 6ème s;) : "ont émané de ce Grand Être (= le Brahman), le Rig-veda, le Yajur-veda, le Sâma-veda....."

La pré-existence des écritures sacrées dans le ciel:

Déjà le Livre d'Henoch et le livre des Jubilés parlaient de livres célestes. Cette conception se retrouve dans l'islam: la Torah, l'Evangile et le Coran sont des fragments d'un Livre céleste qui est auprès de Dieu.

D'autres religions professent que ceux qui mis par écrit les livres saints les ont entendus ou vus dans des visions ou des illuminations intérieures.

Les rishis védiques parlaient avec les dieux des vérités divines.

Les prophètes de l'Ancien testament entendaient les paroles de YHWH et les mises par écrit " prends une grande tablette et écris " (Es. 8.1).

Pour la théologie chrétienne, Dieu est l'auteur premier de l'Ecriture: Dieu a inspiré les auteurs sacrés et cette inspiration varie selon les livres.

 

Sources:

*   toute l'oeuvre de Mircea Eliade (voir ici § II.2) 

*  HEILER Friedrich, Ercheinunngsformen und Wesen der Religion,Kohlhammer, Stuttgart, 1979

*  VAN DER LEEUW G., La religion dans son essence et sa manifestation, Phénoménologie de la religion, Payot, Paris, 1970

*   WIDENGREN Geo., Religionsphänomenologie, Walter de Gruyter, Berlin, 1969

 

 

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© Ralph Stehly. Cette page peut être reproduite uniquement dans un but non commercial, et à condition de mentionner l'auteur et la source.

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Bibliographie

Introduction : Qu'est-ce que l'histoire des religions ?

Mircea Eliade

Hiérophanies, théophanies, espace sacré, temps sacré

La logique des hiérophanies et des théophanies

Le ciel

Le sanctuaire

Le personnel du temple: prêtres, prêtresses et prostituées sacrées

Le mythe

Souffrance, Confessions des péchés, expiation, exorcisme

La mort

L'écriture sacrée

Langue sacrée

Tabous alimentaires

Le monothéisme

 

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